Il fut un temps où le samedi sentait la sauce. On ne traversait pas un quartier sans que l’odeur vous attrape au col. Oignons dorés, tomates réduites, viande qui mijote… D’une maison à l’autre, c’était presque le même programme. La famille autour du bol et, surtout, de la viande dans la sauce. C’était la règle. Pas l’exception.
Le matin, les femmes prenaient le chemin du marché sans angoisse au ventre. Elles savaient quoi acheter, et surtout, elles savaient qu’elles le pouvaient. On marchandait pour le plaisir, pour le sourire du vendeur, pas parce que chaque pièce devait être comptée. L’après-midi, c’était la ruée vers le kiosque, à guetter la deuxième fournée, celle où le pain sortait brûlant du four. Le soir, le bol au milieu, toute la famille autour. On mangeait, on parlait fort, on riait, on racontait sa journée. Et s’il en restait, on ne jetait rien : la sauce, le riz, le pain attendaient le lendemain. Rien n’était irremplaçable, mais rien n’était jetable.
Ça, c’était la belle époque. Pas parfaite, non. Mais une époque où l’essentiel restait à portée de main. Où la viande faisait partie du quotidien, pas du folklore des grandes fêtes. Aujourd’hui, le décor a changé. Le kilo de viande à 6.000, parfois 7.000 FCfa. Pour beaucoup de familles, l’acheter n’est plus un geste. C’est une décision. Une réunion de crise. Un calcul qui commence avant même d’arriver au marché. On ne la voit plus que pour la Tabaski, la Korité, un baptême, un mariage. Ce qui était un repas ordinaire est devenu un repas de fête.
Et elle n’est pas seule. Le riz, l’huile, l’oignon, le sucre, le poisson, le pain… Presque tout le panier a pris l’ascenseur. Une grande partie de ce que nous mangeons vient d’ailleurs, et chaque secousse sur les marchés mondiaux finit dans nos bols. Ajoutez le transport, l’énergie, les intermédiaires : à chaque étape, quelques francs de plus, et c’est la ménagère qui règle la facture.
Pendant ce temps, les revenus prennent l’escalier, quand ils ne restent pas sur le palier. Le salaire du fonctionnaire s’évapore avant la fin du mois. Le commerçant voit sa clientèle compter chaque pièce. Le journalier, le petit transporteur, le boutiquier savent que le lendemain n’est jamais acquis. Et les charges ne négocient pas : loyer, électricité, eau, transport, scolarité tombent à date fixe, avant même qu’on ait pensé à la sauce.
Dans les familles sénégalaises, un seul revenu fait souvent vivre bien plus que quatre ou cinq bouches. La dépense quotidienne ne s’étire pas à l’infini. Alors on rogne, on arbitre, on sacrifie, et c’est presque toujours le plat de résistance qui passe en premier.
Aujourd’hui, on ne mange plus ce qu’on veut. On mange ce qu’on peut. C’est dans cette petite phrase que se mesure vraiment la cherté de la vie. Pas dans les statistiques. Pas dans les discours. Mais dans les marchés, dans les cuisines, dans ces petites renonciations de tous les jours, on réduit la quantité, supprime un ingrédient, remplace par moins cher, repousse à la semaine prochaine. Hier, la question était :« Qu’est-ce qu’on va manger aujourd’hui ? » Aujourd’hui, elle est devenue : « Qu’est-ce qu’on peut encore se permettre de manger ? » La différence est mince. Elle dit tout.
Quand la viande devient un luxe, ce n’est pas seulement notre assiette qui change. C’est notre vie qui se rétrécit.
Et pourtant, les familles tiennent. Elles inventent, elles s’adaptent, elles font des miracles avec trois fois rien. La solidarité reste le dernier filet. Mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quand un repas correct, hier encore banal, devra-t-il attendre une fête pour exister ?
Bien manger ne devrait pas être un privilège. Remplir le bol familial ne devrait pas être une victoire. La belle époque n’était peut-être pas si belle. Mais elle avait ce que nous perdons peu à peu : la simplicité de manger à sa faim sans compter chaque morceau.
Hier, on partageait le repas. Aujourd’hui, on partage les sacrifices. Le samedi sentait la sauce. Il sent désormais le calcul. Et c’est peut-être cela, la vraie mesure de la cherté de la vie : une odeur qui a quitté nos rues sans que personne ne s’en aperçoive.
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