Le système universitaire sénégalais vit une énième crise avec la mort tragique d’Abdoulaye Ba, étudiant en 2e année de médecine à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, à la suite de l’intervention musclée des forces de l’ordre au campus social, le 9 février 2026.
« Comme chaque régime depuis 2000, le Pastef a désormais du sang estudiantin sur les mains », a commenté un responsable du parti au pouvoir, pour le regretter. Sommes-nous condamnés à vivre cette répétition de bavures policières et d’une université éternellement en crise ? Il faut le dire, l’université sénégalaise traverse, depuis plusieurs années, une crise structurelle. Et après chaque drame, on se dit que « la situation actuelle ne peut plus durer ». La question des bourses cristallise plus de passions, compte tenu de son caractère social. Mais elle n’est que la partie visible de l’iceberg. Le mal est beaucoup plus profond. Le plus inquiétant, c’est que personne ne semble voir le bout du tunnel. Rien ne traduit davantage ce scepticisme que la manière dont la communauté universitaire (nous tous) en sommes venus à nous accommoder de ce qui pourtant devrait être l’impensable : la perspective d’une année d’étude blanche ou invalide pour remettre « repartir à zéro ».
Au bout du compte, personne n’est dupe de la valeur réelle des années universitaires « sauvées » dans la mesure où il n’y a simplement aucun sens, après des mois parfois d’arrêt des cours, à « sauver », au prix de contorsions pédagogiques qui ne convainquent personne, une année d’enseignement tronquée, faisant suite elle-même à des années tronquées. Dans cette situation de crise permanente, la grève devient à la fois le symptôme, mais aussi quelque chose de normale. Il est inutile de revenir ici sur les maux dont souffre notre système universitaire. Effectifs pléthoriques, insuffisance d’infrastructures et d’enseignants, curricula inadaptés… le diagnostic n’est que très bien connu. Sous la houlette du Pr Souleymane Bachir Diagne, la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur (Cnaes) de 2013 avait proposé des pistes audacieuses pour sortir de ce cercle vicieux.
Elle avait surtout fixé comme « tâche d’une priorité absolue » de former dans le domaine des Stem (Sciences, technologies de l’ingénieur et mathématiques) les ressources humaines qui seront le levier de notre développement. Plus de dix ans après, force est de constater que cette réforme n’a pas produit les résultats escomptés. Alors ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, le Pr Mary Teuw Niane, qui était chargé de sa mise en œuvre, avait rencontré toutes sortes de résistances. Pourtant, à la différence des précédentes réformes – notamment celle de 1992, pilotée par des experts de la Banque mondiale qui, comme on le sait, n’avait pas pour ambition, à l’époque, de faire de ce sous-secteur de l’éducation une priorité – la réforme de 2013 obéissait à une « logique interne d’appropriation ».
Autrement dit, elle se voulait la plus inclusive possible pour que les propositions viennent d’abord et avant tout des acteurs de l’université. L’Université virtuelle du Sénégal (Uvs) était perçue, à l’époque, comme une belle trouvaille pour mettre au point une solution au déphasage entre la démographie estudiantine et les capacités physiques d’accueil. Aujourd’hui, elle est le symbole du dérèglement du calendrier universitaire. Le même constat peut être fait pour le système Lmd (Licence-Master-Doctorat) qui visait à moderniser le programme universitaire et à l’adapter aux standards internationaux, mais il n’a fait qu’accentuer le problème.
Bref, tout indique que la voie dans laquelle le système est engagé n’est tout bonnement pas viable. Pour sortir de la crise actuelle, toute réforme doit d’abord tirer les leçons des échecs passés. Il n’y a plus de temps à perdre. L’enjeu, c’est de faire en sorte que la science africaine soit présente dans la révolution de notre temps, l’IA. Et pour cela, il faut aller au-delà d’une bataille de communication. Il faut, certes des moyens, mais surtout une clairvoyance politique, une vision claire de l’avenir et un climat apaisé autour de l’université.
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