« J’écris en fermant les yeux ». La formule pourrait passer pour une coquetterie d’écrivain. Chez Pape Samba Kane, elle relève d’une méthode. Ou plutôt d’une absence de méthode. Lorsqu’il entreprend « Sabaru Jinne », il ne possède ni architecture romanesque, ni plan détaillé, ni certitude sur la direction que prendra son récit. Il avance à tâtons, guidé par des fragments de mémoire, des notes éparses et une promesse faite à une amie qui s’apprête à quitter définitivement le Sénégal. Il lui promet d’achever un roman. Un seul personnage. Une chambre. Une nuit. Le reste appartient à l’inconnu. Le roman est récemment réédité par les éditions « Le Tamarinier ».
« J’écris en fermant les yeux. » La phrase de Pape Samba Kane pourrait résumer à elle seule l’aventure de « Sabaru Jinne ». Elle dit une manière d’entrer en littérature sans chercher immédiatement à dompter la matière, sans enfermer l’imaginaire dans un cadre trop rigide. Chez lui, le roman, dans sa génétique, naît au-delà d’une mécanique parfaitement huilée. Il surgit d’un ensemble de fragments, de souvenirs, d’intuitions et de voix intérieures qui finissent par trouver une forme.
Lorsqu’il commence l’écriture de « Sabaru Jinne », son premier roman publié, Pape Samba Kane ne possède pas encore toutes les clés de son propre récit. L’histoire commence par une promesse faite à une amie qui devait quitter définitivement le Sénégal. « À la veille de son départ, je me suis engagé à finir ce roman avec un seul personnage, enfermé dans une chambre toute une nuit», raconte-t-il. L’idée semble simple.
Pourtant, derrière cette contrainte comme celles de l’ouvroir de littérature potentiel, « Oulipo », va naître un texte beaucoup plus vaste, un roman qui refuse les frontières habituelles entre autobiographie, fiction, réflexion littéraire et chronique d’une époque. Le livre évolue ainsi comme une exploration de la mémoire. Son personnage est le point de rencontre de plusieurs histoires, celle d’un homme, celle d’une génération et celle d’un Sénégal en transformation.
La force du roman réside dans cette capacité à partir de l’intime pour atteindre le collectif. Mais « Sabaru Jinne » n’est pas un récit classique. C’est justement l’un de ses principaux intérêts, mais aussi l’une des raisons pour lesquelles il peut déstabiliser certains lecteurs. Pape Samba Kane refuse une narration linéaire. Les souvenirs surgissent, les temporalités se croisent, les réflexions interrompent parfois le fil du récit.
Le roman fonctionne davantage comme une conscience en mouvement que comme une succession d’événements. Cette liberté formelle rappelle une conception du roman qui privilégie l’expérience de lecture plutôt que l’efficacité narrative. L’auteur revendique d’ailleurs cette filiation avec des écrivains qui ont fait le choix de l’audace et de la rupture. Il cite notamment Gabriel García Márquez, Marie Ndiaye, Boris Boubacar Diop ou encore Ken Bugul.
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« Je n’ai jamais été attiré par les romans trop fabriqués, trop construits », explique-t-il. Pour lui, « chaque nouveau roman doit être différent de tous ceux qui l’ont précédé ». Cette position donne au livre une grande richesse, mais elle constitue également son principal défi. « Sabaru Jinne » demande au lecteur une disponibilité particulière.
Il faut accepter de se laisser guider par les détours du récit, par ses changements de rythme et par ses longues parenthèses réflexives. Le roman ne cherche pas toujours à raconter pour aller quelque part. Il cherche plutôt à saisir la complexité d’une existence, avec ses contradictions, ses souvenirs incomplets et ses zones d’ombre. C’est précisément cette ambition qui fait sa singularité. Là où certains romans cherchent une intrigue forte, Pape Samba Kane mise sur la densité de la langue et la profondeur de la conscience.
Le lecteur est convié à habiter un univers mental. Le texte est un espace de circulation entre le passé et le présent, entre le réel et l’imaginaire. Le titre lui-même condense cette démarche. « Sabaru Jinne », ces « tam-tams des djinns » évoqués dans l’imaginaire populaire, renvoie à un bruit mystérieux que l’on perçoit sans toujours pouvoir en identifier la source. La métaphore est puissante. Ces tambours invisibles représentent tout ce qui continue de résonner dans une société entre les héritages, les blessures, les souvenirs, les voix disparues.
Le roman écoute ces sons que le temps n’a pas réussi à effacer. Depuis sa publication, l’œuvre a connu un destin particulier. Pape Samba Kane reconnaît lui-même avoir été surpris par son accueil, notamment dans les milieux universitaires. « Le livre m’a ouvert les portes des amphithéâtres », dit-il, évoquant les étudiants en littérature, les mémoires et les travaux consacrés au roman.
La reconnaissance critique a dépassé ses attentes, jusqu’à une nomination au Grand Prix du chef de l’État pour les Lettres en 2017.Cette réception universitaire témoigne d’un élément essentiel qui fait que « Sabaru Jinne » est un texte à interroger. Sa construction, ses choix narratifs et son rapport à la mémoire offrent une matière importante pour réfléchir aux nouvelles formes du roman sénégalais contemporain. Avec le recul, Pape Samba Kane considère ce livre comme « un premier geste, une première respiration romanesque ».
Une formule qui éclaire peut-être le paradoxe de l’œuvre. « Sabaru Jinne » est à la fois un commencement et une œuvre déjà habitée par une grande maturité. Un livre né dans l’incertitude, mais qui a trouvé sa place dans le paysage littéraire sénégalais. Les tam-tams du titre ne sont donc pas seulement ceux d’une légende. Ils sont ceux d’une littérature qui cherche ses propres rythmes, ses propres chemins et ses propres voix.
Par Amadou KÉBÉ

