Le 11 septembre 2001, il y a exactement vingt-cinq ans, quatre avions étaient détournés aux États-Unis. Près de trois mille personnes perdaient la vie. Les tours du World Trade Center s’effondraient sous les yeux d’une humanité saisie d’effroi.
Ces images appartiennent désormais à la mémoire universelle. Mais commémorer ne consiste pas seulement à revoir la catastrophe. C’est chercher à comprendre ce qu’elle a fait à notre manière de penser, de gouverner et de regarder l’autre.
Ce jour-là, des avions furent détournés. Mais notre attention, notre imaginaire politique et, pour une longue période, notre avenir le furent également.
C’est sous cet angle qu’il faut aujourd’hui relire le 11 septembre. Le terrorisme n’est pas seulement une entreprise de destruction. Il est aussi une stratégie de communication, une mise en scène de la violence et une tentative de prise de contrôle du temps politique. Les terroristes ne disposent généralement ni de la puissance militaire ni des ressources économiques des États qu’ils combattent. Leur force réside ailleurs : dans leur capacité à produire un événement si spectaculaire que leurs adversaires se trouvent contraints de réagir dans l’urgence, sous l’effet de la peur et sous le regard du monde.
Le 11 septembre fut donc un acte meurtrier, mais aussi un acte de langage d’une extrême violence. Il voulait imposer un récit, désigner des ennemis et provoquer une riposte. Les tours n’étaient pas seulement des immeubles. Elles incarnaient, dans l’imaginaire de leurs assaillants, la puissance économique, technologique et symbolique des États-Unis. Les frapper en direct, devant les caméras du monde entier, c’était transformer un crime en spectacle planétaire et tenter de faire de ce spectacle un programme politique.
Le véritable piège du terrorisme commence après l’attentat.
Il commence lorsque la sidération devient une méthode de gouvernement; lorsque l’émotion, pourtant humaine et légitime, se substitue au discernement; lorsque la recherche de sécurité banalise la surveillance et réduit progressivement les libertés qu’elle prétend protéger. Il commence surtout lorsque la responsabilité de criminels est étendue à des peuples, à des cultures ou à des religions entières.
Les spécialistes des relations internationales parlent de « sécuritisation » pour désigner le processus par lequel un phénomène est construit, dans le discours public, comme une menace existentielle. Cette qualification permet alors de faire accepter des mesures d’exception qui auraient paru excessives en temps ordinaire. L’exception entre progressivement dans le droit commun. La peur n’est plus seulement une émotion collective : elle devient une ressource politique, un principe de légitimation et parfois une manière durable d’administrer les sociétés.
C’est ici qu’apparaît la puissance paradoxale du terrorisme. Une organisation relativement faible peut affecter durablement une puissance infiniment supérieure si elle réussit à lui imposer son calendrier, son vocabulaire et sa représentation du monde. Sa victoire éventuelle ne se mesure donc pas seulement au nombre de victimes ou à l’ampleur des destructions. Elle se mesure également aux réactions qu’elle parvient à déclencher chez ses adversaires.
Lorsqu’une démocratie renonce à ses principes, transforme la suspicion en politique publique ou confond prévention et stigmatisation, le terrorisme obtient une victoire différée. Il continue d’agir à travers les comportements qu’il a provoqués. Il devient, en quelque sorte, le coauteur invisible des politiques adoptées pour le combattre.
Le monde musulman ne peut observer le 11 septembre comme une tragédie qui lui serait extérieure. Des musulmans travaillaient dans les tours et comptaient parmi les victimes. D’autres, par millions, ont ensuite subi les conséquences politiques, militaires et symboliques de ces attentats : guerres, déplacements de populations, dislocation de sociétés, montée des radicalismes et suspicion pesant sur des citoyens ordinaires en raison de leur nom, de leur vêtement ou de leur foi.
L’une des conséquences les plus profondes du 11 septembre aura été l’installation de la fiction de deux civilisations ennemies : d’un côté, un Occident présenté comme naturellement hostile à l’islam; de l’autre, un islam réduit à la violence commise par ceux qui prétendaient parler en son nom. Cette vision binaire a servi les extrémistes des deux camps. Les uns y ont trouvé la justification de leurs interventions et de leurs exclusions; les autres, la confirmation d’une guerre globale contre les musulmans.
Or l’Occident n’est pas un bloc, pas plus que l’islam ne constitue une totalité politique homogène. Des millions de musulmans vivent en Europe et en Amérique. Les sociétés musulmanes sont elles-mêmes traversées par des traditions, des sensibilités et des projets profondément différents. Entre « l’islam » et « l’Occident », il n’existe pas deux humanités séparées : il existe des histoires entremêlées, des savoirs partagés, des présences réciproques et des mémoires parfois blessées.
Refuser les amalgames ne saurait cependant dispenser le monde musulman d’une responsabilité intérieure. Le terrorisme a également pris l’islam en otage. Il a prélevé dans son vocabulaire des mots qu’il a arrachés à leur profondeur spirituelle pour les transformer en instruments de mort. Il appartient aux intellectuels, aux éducateurs et aux autorités religieuses de récuser sans ambiguïté les discours qui sacralisent la violence, exaltent le sacrifice meurtrier ou font de l’altérité une offense.
On ne défend pas l’islam en niant les crimes commis en son nom. On le défend en refusant que ses ressources spirituelles, morales et intellectuelles soient abandonnées à ceux qui les défigurent. Expliquer les conditions d’émergence du terrorisme n’est pas le justifier; le condamner n’interdit pas d’en rechercher les causes. Il faut tenir ensemble la fermeté morale contre le crime et l’intelligence critique des contextes qui le rendent possible.
Le Sénégal peut, à cet égard, porter une parole singulière. Notre tradition religieuse rappelle que l’islam peut produire de la connaissance, de la transmission, de la solidarité et de la paix civile. L’enseignement des confréries, la médiation des familles religieuses et la coexistence quotidienne entre musulmans et chrétiens montrent que la foi ne conduit nullement, par nature, à une politique de l’ennemi.
Il ne s’agit pas de nous présenter comme une exception parfaite ni de nous croire définitivement à l’abri des radicalisations. Notre tradition de tolérance est un héritage vivant, non une garantie automatique. Elle doit être entretenue par l’éducation, la justice sociale, la formation religieuse, la vigilance intellectuelle et un État protégeant également toutes les croyances et toutes les non-croyances.
Vingt-cinq ans après le 11 septembre, une nouvelle menace prolonge cette bataille des imaginaires. On ne détourne plus seulement des avions. On détourne les colères, les identités, les religions et les mémoires. Les réseaux sociaux peuvent transformer une rumeur en évidence et une inquiétude en haine collective. Avec l’intelligence artificielle générative, il devient possible de fabriquer des images, d’imiter des voix et de donner à des événements fictifs l’apparence du réel.
Nous entrons ainsi dans l’âge de l’« insécurité épistémique » : l’affaiblissement de notre capacité collective à établir les faits, à reconnaître des sources fiables et à partager une même réalité. Le terrorisme contemporain n’a plus toujours besoin de détruire un édifice pour provoquer la sidération. Il peut fabriquer une humiliation, falsifier une parole, attiser une colère et laisser les algorithmes transformer le mensonge en violence véritable.
La grande leçon du 11 septembre est peut-être là : une société ne triomphe pas du terrorisme lorsqu’elle devient plus redoutable que lui, mais lorsqu’elle refuse de lui abandonner ses valeurs. Protéger sans discriminer. Prévenir sans humilier. Punir les responsables sans condamner leurs peuples, leurs cultures ou leurs religions. Défendre la démocratie sans la suspendre au nom de sa propre défense.
Vingt-cinq ans après, honorer les morts exige davantage qu’une minute de silence. Cela exige de ne jamais laisser la peur gouverner à notre place. Le 11 septembre fut le commencement d’une bataille pour définir les rapports entre les peuples, les religions et les civilisations. Notre responsabilité commune est d’empêcher les terroristes, les extrémistes et les entrepreneurs politiques de la peur d’en écrire l’issue.
Car leur victoire ultime serait de nous convaincre que nous sommes condamnés à nous haïr. Notre devoir est précisément de leur donner tort.
M. Khadiyatoulah Fall, professeur émérite, Québec, Canada


