Depuis quelques années, le Sénégal s’est engagé dans un vaste programme de développement de son réseau autoroutier, avec l’ambition de rapprocher les territoires, de fluidifier les déplacements et de soutenir l’activité économique. Ces infrastructures jouent désormais un rôle essentiel, notamment lors des grands événements religieux, culturels ou sportifs qui entraînent d’importants mouvements de populations. Mais ces périodes mettent aussi en évidence certaines difficultés : embouteillages, accidents, pannes, arrêts intempestifs et conditions de circulation parfois difficiles. Elles nous obligent à réfléchir à notre rapport à l’autoroute.
L’autoroute a d’abord été conçue pour permettre de se déplacer dans de bonnes conditions de sécurité, de fluidité, de confort et de régularité. La vitesse n’est qu’un moyen ; elle ne doit jamais devenir une fin en soi. Lorsqu’un automobiliste emprunte une autoroute, son objectif n’est pas de battre un record de vitesse, mais d’arriver à destination dans les meilleurs délais et dans de bonnes conditions. Or, entre « aller vite » et « arriver rapidement », il existe une différence fondamentale. Quelques minutes gagnées par une vitesse excessive peuvent se transformer en heures perdues à la suite d’un accident, d’un bouchon ou d’une panne. Et lorsque l’accident est grave, le temps perdu devient secondaire : une vie peut être définitivement perdue.
Il faut donc changer de paradigme : l’objectif de l’autoroute n’est pas de nous permettre d’aller le plus vite possible, mais de nous permettre d’arriver le plus sûrement et le plus régulièrement possible. Une autoroute n’est pas un circuit automobile. La vitesse doit être adaptée aux conditions de circulation, à l’état du véhicule, à l’expérience du conducteur, à la météo, à la visibilité et à l’environnement. Une limitation de vitesse constitue une limite à ne pas dépasser, et non une vitesse à atteindre systématiquement.
La sécurité ne peut toutefois pas être uniquement renvoyée au conducteur. Une autoroute est un véritable système qui repose sur la qualité de la chaussée, la signalisation, l’entretien, la surveillance, les dispositifs d’urgence, la qualité des véhicules et la rapidité d’intervention en cas d’incident. Le comportement humain reste évidemment déterminant, mais il faut également agir sur l’ensemble de la chaîne de prévention.
L’autoroute doit par ailleurs être une infrastructure de confiance et de service. Lorsqu’un usager paie un péage, il ne paie pas simplement pour emprunter une chaussée : il paie pour bénéficier d’un déplacement plus sûr, plus fluide, plus confortable et plus prévisible. La question du rapport entre prix, distance, sécurité, confort et qualité du service mérite donc d’être posée sereinement. L’attractivité d’une autoroute dépend autant de sa capacité à faire gagner du temps que de la qualité du service rendu.
Les accidents illustrent parfaitement le paradoxe. On emprunte l’autoroute pour éviter les lenteurs des routes ordinaires, on cherche à gagner quelques minutes, puis un accident suffit à provoquer plusieurs kilomètres de bouchon et à immobiliser des dizaines, voire des centaines de véhicules. À cela s’ajoutent les pannes et les incendies de véhicules, qui constituent des risques particulièrement importants sur les axes à grande circulation. L’état mécanique des véhicules et leur entretien doivent donc faire l’objet d’une attention accrue, tout comme la sensibilisation des conducteurs.
La véritable performance d’une autoroute ne devrait ainsi pas être mesurée uniquement par la vitesse maximale autorisée, mais par sa capacité à permettre à l’usager de prévoir raisonnablement son heure d’arrivée. Une autoroute performante est une autoroute où l’on peut parcourir une longue distance dans des conditions de sécurité, de confort et de fluidité permettant un temps de trajet régulier.
Nous devons donc progressivement passer d’une culture de la vitesse à une culture de la mobilité. Il ne s’agit plus de se demander à quelle vitesse on peut rouler, mais comment arriver à destination dans les meilleurs délais, avec le maximum de sécurité et de sérénité.
L’autoroute n’est pas faite pour aller vite. Elle est plutôt faite pour ne pas perdre du temps.
Et quelques minutes gagnées par la vitesse ne vaudront jamais une vie perdue.
Pr Ibrahima Cissé, Ancien recteur de l’Université Amadou Mahtar MBOW


