Le Sénégal a franchi une étape décisive de son histoire énergétique. La mise en production du champ pétrolier offshore de Sangomar en 2024, suivie du démarrage du projet gazier Greater Tortue Ahmeyim (GTA) en 2025, consacre l’entrée du pays dans le cercle des producteurs d’hydrocarbures. Ces avancées majeures sont l’aboutissement de plusieurs décennies d’exploration, de préparation institutionnelle et de plus de dix milliards de dollars d’investissements cumulés, mobilisés grâce à une coopération étroite entre l’État, les compagnies internationales et les acteurs économiques nationaux et internationaux.
Désormais, alors que les premiers barils et les premières molécules de gaz sont une réalité tangible, l’enjeu dépasse la seule mise en production. Il s’agit de transformer cet acquis technique en un moteur durable de croissance, d’industrialisation et de souveraineté énergétique.
Les effets macroéconomiques se font déjà sentir. Selon le Fonds Monétaire International, la croissance du PIB sénégalais a atteint +12,1 % au premier trimestre 2025, portée principalement par l’entrée en production du pétrole. Cette performance confirme le rôle structurant du secteur dans la trajectoire économique nationale.
Sur le plan technique, les fondations sont solides.
Le projet Sangomar repose sur une architecture offshore de premier plan, articulée autour d’un FPSO de dernière génération capable de produire jusqu’à 100 000 barils par jour, connecté à un réseau sophistiqué d’infrastructures sous-marines en eaux profondes. Le projet GTA, développé conjointement par le Sénégal et la Mauritanie, s’appuie quant à lui sur une unité flottante de liquéfaction et des installations subsea parmi les plus avancées d’Afrique de l’Ouest, positionnant la zone comme un pôle gazier émergent à l’échelle régionale.
Ces infrastructures constituent désormais un socle industriel pleinement opérationnel. Une part significative des risques techniques et financiers inhérents aux projets offshore a été absorbée lors des phases initiales. Dans ce contexte, les développements additionnels prennent une dimension stratégique déterminante.
L’exemple de Sangomar est à cet égard éclairant. La Phase 1, phase d’infrastructure lourde, a permis d’installer l’ensemble du dispositif de production et de sécuriser les premiers flux de revenus. Les phases ultérieures s’inscrivent dans une logique différente : elles visent à optimiser et à étendre la production à partir d’infrastructures existantes. Les estimations disponibles indiquent qu’une Phase 2 pourrait générer une production additionnelle de l’ordre de 60 000 à 80 000 barils par jour, soit 60 à 80 % de la production initiale, pour un investissement représentant environ la moitié du coût de la Phase 1.
Cette asymétrie entre coûts et volumes est économiquement déterminante. Le coût marginal par baril des phases additionnelles est nettement inférieur, le retour sur investissement plus rapide et la rentabilité globale du champ significativement améliorée.
En d’autres termes, après la phase d’infrastructure, les développements complémentaires deviennent avant tout des phases de création de valeur, tant pour les opérateurs que pour l’État.
Pour les pays producteurs émergents, l’enjeu n’est plus tant la découverte que la capacité à inscrire la production dans la durée, avec méthode, prévisibilité et visibilité. L’optimisation progressive du potentiel du bassin, à travers des extensions raisonnées et techniquement maîtrisées, répond pleinement à cette exigence.
Sur le plan économique et social, la manne pétrolière et gazière, projetée sur plusieurs décennies, ouvre des perspectives structurantes. Elle permet un renforcement durable des recettes fiscales et des exportations, la création d’emplois directs et indirects dans l’offshore, la logistique et les services techniques, ainsi qu’un potentiel accru d’industrialisation locale, incluant le raffinage, le stockage, les pipelines, les gazoducs et le traitement du gaz.
Les premières productions ont déjà favorisé l’émergence d’un écosystème national composé d’entreprises de logistique offshore, de services maritimes, de transport spécialisé, de maintenance industrielle, d’inspection et d’ingénierie. Entre 2019 et 2022, la chaîne de valeur locale s’est significativement étoffée, portée par des investissements importants consentis par des acteurs sénégalais pour répondre aux standards internationaux.
Cet écosystème demeure toutefois sensible à la visibilité sur les développements futurs. Un ralentissement prolongé ou une absence de signal clair pourrait entraîner une perte de compétences, du chômage technique et une fragilisation des entreprises nationales. À l’inverse, une trajectoire lisible et progressive de phases additionnelles renforcerait la montée en expertise des ressources humaines, consoliderait la confiance des partenaires financiers et maximiserait l’utilisation d’infrastructures déjà largement amorties.
Au-delà des exportations de GNL, le gaz naturel représente un levier stratégique majeur pour la souveraineté énergétique du pays. Son intégration dans la production d’électricité, l’industrie et certains usages domestiques peut réduire la dépendance aux importations, améliorer la compétitivité des entreprises et soutenir une industrialisation plus résiliente. L’expérience internationale montre que la valeur ajoutée maximale est atteinte lorsque la production s’inscrit dans une vision intégrée associant énergie, industrie, formation et infrastructures.
Dans ce contexte, la consolidation du succès sénégalais repose avant tout sur un dialogue structuré et continu entre l’État, les opérateurs et les acteurs économiques nationaux. Un cadre fiscal et réglementaire stable, lisible et prévisible demeure un facteur clé d’attractivité. De même, une feuille de route publique régulièrement partagée renforcerait la visibilité et l’alignement stratégique de l’ensemble des parties prenantes.
Le contenu local, déjà au cœur de la stratégie nationale, peut jouer un rôle déterminant s’il est envisagé comme un levier de performance collective, favorisant le transfert de compétences, la montée en gamme des entreprises nationales et leur ancrage durable dans la chaîne de valeur.
Le Sénégal a déjà accompli l’essentiel : réussir la mise en production de projets offshore complexes dans des délais maîtrisés. L’enjeu des prochaines années est désormais de consolider cet acquis, d’en maximiser les retombées économiques et sociales et d’inscrire le secteur pétrolier et gazier dans une trajectoire apaisée, concertée et tournée vers le long terme.
À ce stade, le dialogue apparaît comme le levier le plus efficace. Institutions publiques, opérateurs et acteurs de terrain partagent un objectif commun : faire de cette nouvelle ère énergétique un succès durable au service du développement national, guidé par la transparence, l’efficacité économique et l’intérêt collectif.
Amadou Sakhir GAYE, MBA
Dirigeant – Secteur logistique pétrolière et gazière


