Le Sénégal aime célébrer les femmes. Mais lorsqu’on regarde les chiffres, une réalité plus complexe apparaît : les femmes sont désormais visibles dans l’école, dans l’économie informelle et dans la société, mais elles restent largement absentes là où se concentrent le pouvoir économique, les actifs productifs et les décisions publiques. C’est ce paradoxe que rappelle chaque 8 mars.
Une révolution silencieuse dans l’éducation
Sur plusieurs plans, le Sénégal peut se féliciter de progrès importants. Le premier progrès est incontestable : l’éducation des filles.
En quelques décennies, le Sénégal a profondément transformé la scolarisation féminine. Selon les données récentes des enquêtes auprès des ménages, de l’ANSD et de l’UNESCO, les filles sont aujourd’hui plus scolarisées que les garçons au primaire, et même au secondaire. Dans l’enseignement supérieur, la parité dans les inscriptions est désormais atteinte.
C’est une évolution majeure dans un pays où, il y a encore deux générations, l’accès des filles à l’école secondaire restait très limité.
Mais l’économie du développement enseigne une chose : l’accès à l’éducation ne garantit pas automatiquement l’égalité économique.
Les femmes restent largement concentrées dans des filières moins valorisées sur le marché du travail, tandis que les domaines scientifiques, technologiques et industriels restent majoritairement masculins. Résultat : même lorsqu’elles réussissent à l’école, les femmes rencontrent souvent un second plafond de verre au moment d’entrer sur le marché du travail.
Le marché du travail : l’inégalité la plus visible
Les chiffres du marché du travail sont particulièrement révélateurs. Selon la dernière Enquête nationale sur l’emploi de l’ANSD, le taux de chômage des femmes atteignait environ 33 % au 3e trimestre 2025, contre 9 % pour les hommes. Autrement dit, une femme sénégalaise a près de trois fois plus de chances d’être au chômage qu’un homme.
Les femmes sont également moins présentes dans l’emploi formel et plus concentrées dans l’économie informelle, souvent dans des activités de petite taille et à faible productivité. Pour une économie en quête de croissance et d’emplois, ce déséquilibre représente un coût énorme. Le potentiel productif d’une grande partie de la population reste sous-utilisé.
L’accès au financement : un plafond de verre économique
Les femmes entreprennent beaucoup au Sénégal. Mais elles entreprennent souvent avec trop peu de capital. Selon le Global Findex 2021 de la Banque mondiale, seules 24 % des Sénégalaises disposent d’un compte dans une institution financière, contre 32 % des hommes.
Et d’après les estimations de la Banque mondiale et de l’IFC fondées sur les enquêtes auprès des entreprises, en 2025, près de 60 % des entreprises dirigées par des femmes sont contraintes par le manque de crédit, contre 24 % pour celles dirigées par des hommes.
Ces chiffres traduisent un problème structurel : sans accès au financement, les entreprises féminines restent confinées à des activités de subsistance et peinent à changer d’échelle.
Le foncier : l’inégalité la plus profonde
Mais le véritable cœur de l’inégalité économique se situe sans doute ailleurs : dans l’accès à la terre.
Selon l’Enquête agricole annuelle, seulement 1,1 % des femmes disposent de droits de propriété sur les terres agricoles, contre 13,3 % des hommes. Autrement dit, dans un pays où l’agriculture reste un pilier économique et social, les femmes travaillent la terre mais la possèdent rarement.
Cette inégalité foncière a des effets en cascade : sans terre, il est plus difficile d’obtenir un crédit, d’investir, de sécuriser ses revenus ou de transmettre un patrimoine.
Le pouvoir politique : visible, mais encore limité
Le Sénégal a pourtant démontré qu’il pouvait progresser rapidement lorsque des réformes ambitieuses sont adoptées. La loi sur la parité en politique a permis d’atteindre environ 41 % de femmes à l’Assemblée nationale, un niveau remarquable à l’échelle africaine, même si une légère baisse est observée par rapport à la législature précédente.
Mais cette avancée contraste avec la réalité de l’exécutif. Dans le gouvernement actuel, seulement cinq femmes occupent un poste ministériel, soit une proportion très faible au regard de leur poids dans la population et dans l’économie.
La situation est encore plus marquée dans les sphères économiques : les femmes restent très minoritaires parmi les directeurs généraux, dirigeants d’entreprises publiques, responsables d’institutions financières ou leaders des grandes organisations économiques.
Autrement dit, la visibilité progresse, mais le pouvoir réel reste encore largement masculin.
Un cadre juridique parfois en décalage avec les réalités sociales
Certaines difficultés tiennent aussi aux décalages entre le cadre juridique et l’évolution des réalités familiales.
Le Code de la famille sénégalais reconnaît toujours le mari comme chef de famille, une disposition héritée d’un contexte social ancien. Dans la plupart des situations, cette organisation ne pose pas de difficulté particulière. Mais elle peut créer des blocages administratifs dans des cas de plus en plus fréquents : divorce, séparation ou situations où la mère assume seule l’essentiel des responsabilités parentales.
Dans ces contextes, certaines démarches liées aux enfants ou à l’autorité parentale peuvent devenir longues et complexes. L’enjeu n’est donc pas de remettre en cause les équilibres sociaux, mais de s’assurer que le droit et les procédures administratives tiennent pleinement compte des réalités vécues aujourd’hui par de nombreuses familles sénégalaises.
Passer de l’accès au pouvoir
Le véritable enjeu aujourd’hui n’est plus seulement l’accès des femmes à l’éducation ou aux programmes publics.
Il est ailleurs : dans leur accès aux actifs, aux financements et aux positions de décision.
Sécuriser les droits fonciers des femmes, améliorer leur accès au crédit, favoriser leur présence dans les secteurs économiques stratégiques et renforcer leur représentation dans les postes de leadership constituent des conditions essentielles pour transformer les progrès sociaux en véritable pouvoir économique.
Le Sénégal a déjà démontré qu’il pouvait avancer rapidement lorsqu’une réforme est portée politiquement : la parité en est la preuve.
La prochaine étape consiste désormais à transformer ces avancées en égalité économique réelle.
Car une économie qui laisse les femmes aux marges du pouvoir économique se prive tout simplement d’une partie de son avenir.
Dr. Oulimata Ndiaye
Économiste du développement


