Aly Lô était de cette trempe rare : de ceux qui ne traversent pas une communauté, mais qui la fécondent, l’élèvent et lui donnent une part de son vécu.
À Taïba Ndiaye comme bien au-delà, le nom de Aly Lô demeure attaché à une certaine idée du service aux autres : une autorité sans ostentation, une fidélité sans tapage, une présence ferme et douce à la fois. Avec sa disparition, c’est un grand serviteur des territoires et un artisan du monde rural entre dans la mémoire de l’éternelle.
Aly Lô est de ceux qui n’occupent pas seulement des fonctions ; il les a habitées. Assureur de formation, issu de l’Institut International des Assurances de Yaoundé, il aurait pu se contenter d’une trajectoire professionnelle accomplie. Mais très tôt, il a choisi de mettre ses compétences et sa rigueur au service d’un horizon plus vaste : celui du développement du monde rural. Il en est devenu l’orfèvre, un maitre incontesté de la décentralisation.
Son parcours politique raconte une fidélité au terroir. À la tête de la commune de Taïba Ndiaye durant six mandats consécutifs, de 1990 à 2022, il a incarné une longévité rare, non pas comme simple permanence dans le pouvoir, mais comme continuité dans l’engagement et la durabilité.
Il est l’enfant prodige que Taiba Ndiaye n’aurait jamais eu s’il était à vendre (pour ne pas paraphrase un article qui lui était consacré et qui citait Assane Ndiaye, l’actuel Maire de Taiba Ndiaye, ancien adjoint et compagnon de longue date).
Ceux qui l’ont approché gardent le souvenir d’un homme accessible, attentif, étranger aux barrières inutiles. Il y avait chez lui une humilité active, presque désarmante : celle des personnalités qui n’ont pas besoin de se grandir, parce que leur stature tient déjà à la qualité de leur rapport aux autres. Il savait accueillir, écouter, rassurer. Il faisait partie de ces responsables politiques dont la simplicité n’était ni calculée ni circonstancielle, mais profondément naturelle. Sa force résidait précisément dans cet équilibre rare entre autorité, solennité et bienveillance.
Le monde rural comme conviction profonde
Je me souviens en encore de notre première rencontre en tête à tête juillet 2012. J’étais encore étudiant en 2e année de journalisme du CESTI. Je cherche à l’interviewer. Un petit SMS sur votre numéro (je n’étais même pas sûr qu’il fonctionne). Il m’appela en personne et un rendez-vous est fixé pour une semaine plus tard. Quelle fut ma surprise de sentir au bout du fil cette humilité. Sans intermédiaire, sans faux-semblant, au moment où le landerneau politique le courtisait, à la faveur de l’avènement d’un nouveau régime.
Aly Lô avait fait un choix politique aussi exigeant que noble : celui de rester le défenseur du monde rural, à une époque où beaucoup détournaient le regard de ces territoires. « J’ai choisi de rester le défenseur du monde rural au moment où personne n’en voulait » m’avait-il confessé lors de cette interview dont je vous parlais tantôt.
Vous l’aurez compris, il ne serait question ici pour moi de dresser ses réalisations. Là n’est pas mon propos de ce jour. De plus, elles ne tiendront pas seulement en ces quelques lignes d’hommage posthume. Et je préfère laisser cet exercice à d’autres personnes, bien plus baignées dans le processus et les confidences.
Bien que sous son magistère, Taïba Ndiaye a vu se dessiner des avancées concrètes : l’électricité jusque dans les cases, des écoles pour ouvrir l’avenir, des structures de santé pour protéger et chérir la vie, des pistes de production pour relier le labeur des champs à l’espérance du progrès. Son action avait cette noblesse discrète des bâtisseurs de l’utile et du durable.
S’il me fallait résumer son œuvre, je dirais qu’il portait la signature son nom « Lô » ndam cire ou « l’eau » source pure.
Vous étiez celui qui a irrigué, qui a donné, qui a soutenu, a façonné les esprits. Les étudiants de Taiba Ndiaye en témoignent. Vous avez su être à la fois force et douceur, profondeur et clarté, mouvement et constance dans votre parcours politique. Les landerneaux politiques le savent.
Vous avez abreuvé le monde rural de votre engagement fertile. Les communes rurales le sentent.
Une empreinte locale, une portée nationale
Homme de terrain, Aly Lô fut aussi un homme d’institution. Député, puis vice-président de l’Assemblée nationale, il a porté dans la sphère nationale cette expérience acquise, d’un compagnonnage prolongé avec les besoins, les urgences et les aspirations du Sénégal des profondeurs.
En cela, il fut plus qu’un élu. Il fut un pont entre le local et le national, entre la parole institutionnelle et la vérité du terrain. Il a montré qu’un territoire rural n’est jamais périphérique, accessoire lorsque quelqu’un sait le défendre avec compétence, vision et patience.
De certains hommes, l’histoire retiendra les titres ; d’Aly Lô, la mémoire retiendra davantage encore : une manière d’être, une éthique du service, une fidélité à son terroir et à ses habitants.
Aly Lô était aussi reconnu pour sa profonde foi et son attachement constant aux valeurs religieuses. Musulman fervent et dévoué, il vivait dans le respect des préceptes de l’islam. Son ancrage spirituel se nourrissait à la source de la tidiania et sans doute de son lien étroit avec la famille Sy de Tivaouane, dont il était proche à travers, le défunt khalife général des Tidianes, Serigne Abdou Aziz Sy Al Amine.
Avec la disparition ce 22 mars, Taïba Ndiaye pleure un ancien maire. Le Sénégal salue un ancien député et un ancien vice-président de l’Assemblée nationale. Mais au fond, chacun mesure surtout la perte d’un repère. Les grands arbres tombent, dit-on, mais il en est des baobabs dont les racines continuent de nourrir la terre longtemps après leur chute. Aly Lô est de ceux-là.
Ibra Badiane,
Journaliste, spécialiste de la communication
Natif de Taïba Ndiaye


