Alors que les centrales syndicales appellent à trois jours de grève générale, les 21, 22 et 23 octobre 2026, le Sénégal se trouve à la croisée des chemins. Les revendications des travailleurs sont réelles et souvent fondées. Mais dans un pays traversé par une crise économique d’une gravité sans précédent, la paralysie répétée des services essentiels fait payer le prix fort à ceux qui ont déjà le moins. L’heure n’est ni à l’affrontement ni à l’indifférence : elle est au sursaut.
Il faut nommer les choses sans détour : le climat social sénégalais n’a jamais été aussi tendu depuis longtemps. Après une première journée de grève générale en juillet, les centrales syndicales, regroupées notamment autour du Front syndical pour la défense du travail (FSDT), ont franchi un nouveau palier : une marche nationale le 20 octobre, puis trois jours d’arrêt de travail sur l’ensemble du territoire.
Le mouvement agrège des colères venues de tous les horizons. Les enseignants du G7 appellent à la grève totale sur les mêmes dates, alors même que la rentrée scolaire vient à peine de démarrer. Les travailleurs de la Senelec, à travers le SUTELEC, ont annoncé leur participation. Dans la santé, les syndicats autonomes multiplient les plans d’action et dénoncent des engagements attendus depuis des années. Les boulangers, eux, réclament une révision du prix de la baguette. Partout, le même refrain : des accords signés mais non appliqués, des licenciements jugés injustes, un pouvoir d’achat laminé par la cherté de la vie, et le sentiment de ne pas être associés à la refonte du Code du travail et du Code de la sécurité sociale.
Dans le même temps, l’État a tenté de désamorcer la crise : réunion du comité de pilotage du Pacte national de stabilité sociale, demande d’un moratoire de trois mois sans grève, conférence de presse de neuf ministres à la veille du mouvement. Ces gestes n’ont pas suffi à rétablir la confiance. C’est précisément ce déficit de confiance qui doit nous inquiéter.
Que les choses soient claires : le droit de grève est un acquis démocratique, garanti par notre Constitution et conquis de haute lutte par des générations de travailleurs sénégalais. Les syndicats ne sont pas des ennemis de la Nation. Ils sont, bien souvent, les sentinelles qui rappellent à l’État ses engagements.
Lorsque des enseignants attendent depuis 2018 l’apurement de protocoles d’accord signés en bonne et due forme, leur impatience n’est pas un caprice. Lorsque des agents de santé, qui ont tenu le système à bout de bras dans les heures les plus sombres, réclament de meilleures conditions de travail, ils défendent aussi la qualité des soins que nous recevons. Lorsque des pères et mères de famille perdent leur emploi, ou voient leur salaire fondre face au prix du riz, de l’huile et du loyer, leur colère est celle de tout un peuple.
Un engagement de l’État, une fois signé, n’est pas une promesse de campagne : c’est une parole qui engage la continuité de la République. Le non-respect répété de la parole donnée est, à bien des égards, la source première de la crise de confiance actuelle.
Mais il faut avoir le courage de dire aussi l’autre versant de la vérité. Dans un bras de fer entre l’État et les syndicats, ce ne sont ni les ministres ni les responsables syndicaux qui souffrent le plus. Ce sont les populations.
Quand les enseignants débrayent, ce sont les élèves qui perdent des heures de cours qu’ils ne rattraperont jamais, et les parents, souvent modestes, qui voient s’éloigner l’espoir d’un avenir meilleur pour leurs enfants. L’école publique, déjà fragilisée, s’enfonce chaque année un peu plus dans l’éternel recommencement des années tronquées.
Quand les travailleurs de l’électricité se mobilisent, alors que les délestages sont revenus hanter les foyers depuis plusieurs semaines, ce sont les familles qui passent des nuits sans sommeil dans la chaleur, les petits commerçants qui voient leurs marchandises se gâter, les artisans, tailleurs et soudeurs qui ne peuvent plus travailler.
Quand les structures de santé tournent au ralenti, ce sont les malades qui attendent, les femmes enceintes qui s’inquiètent, les patients sous traitement qui voient leur suivi interrompu. Dans la santé, chaque jour de rupture peut se compter en vies.
Quand les fours des boulangeries s’éteignent, ce sont les chefs de famille qui trinquent, contraints de trouver, dès l’aube, de quoi nourrir les leurs avec des revenus déjà exsangues.
Cette souffrance n’est pas une abstraction statistique. Elle est visible dans les rues de Dakar, dans les quartiers de Saint-Louis, sur les marchés de Kaolack et de Thiès, jusque dans les ruelles de Ziguinchor. Elle se lit sur les visages de ceux qui, chaque matin, se demandent comment tenir jusqu’au soir.
Aux leaders syndicaux, je veux dire ceci, avec respect et franchise : la grève est une arme légitime, mais elle doit rester l’arme ultime. Utilisée à répétition, dans tous les secteurs à la fois, elle risque de perdre sa force et de retourner contre les travailleurs eux-mêmes l’opinion de ceux qu’elle prétend défendre.
Appeler à la responsabilité n’est pas appeler à la soumission. C’est rappeler que l’enseignant est aussi un parent d’élève, que l’agent de la Senelec rentre lui aussi dans un quartier plongé dans le noir, que l’infirmier a lui aussi des proches malades. Garantir un service minimum réel dans la santé et l’énergie, privilégier les formes de lutte qui épargnent les plus vulnérables, accepter de revenir à la table des négociations sans préalable excessif : ce sont là des marques de grandeur, non de faiblesse.
Au gouvernement, l’appel doit être tout aussi ferme. Nul n’ignore les contraintes budgétaires qui pèsent sur l’État dans le contexte actuel. Mais la rareté des ressources ne dispense pas de la clarté, de l’équité et de la sincérité.
Il faut un dialogue continu et sincère, et non des rencontres convoquées dans l’urgence à la veille des mots d’ordre. Il faut un calendrier réaliste et public d’apurement des accords déjà signés, même étalé dans le temps, plutôt que des promesses vagues qui nourrissent la défiance. Il faut que les grandes réformes, à commencer par celles du Code du travail et de la sécurité sociale, soient véritablement co-construites avec les partenaires sociaux, conformément à l’esprit du Pacte national de stabilité sociale. Il faut enfin que l’action publique se concentre, avec une détermination redoublée, sur ce qui touche immédiatement la vie des Sénégalais : le coût des denrées de première nécessité, la continuité de la fourniture d’électricité, le fonctionnement de l’école et de l’hôpital.
Les Sénégalais ne demandent pas des miracles. Ils demandent des signes concrets que leurs souffrances sont vues, comprises et prises en charge.
Le Sénégal a déjà traversé des tempêtes. Il en est toujours sorti grâce à ce qui fait sa force singulière : la culture du dialogue, le sens de la concertation, la capacité de ses fils et filles à se parler, même au plus fort des désaccords. Cette tradition, héritée de nos familles, de nos communautés et de nos guides religieux, est un patrimoine national. Elle ne doit pas être sacrifiée sur l’autel de l’intransigeance, d’un côté comme de l’autre.
Il est temps d’un sursaut. Que l’État, les syndicats, le patronat, la société civile, les autorités religieuses et coutumières se retrouvent autour d’une même table, avec un seul objectif : sortir le pays de l’impasse et lui permettre d’avancer. Personne ne gagnera seul. Personne ne s’en sortira en laissant l’autre au bord du chemin.
Martin Luther King nous a laissé cet avertissement, d’une actualité brûlante : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots. »
Nos anciens, eux, le disaient avec la sagesse de notre langue : Nit nittay garabam « l’homme est le remède de l’homme ». Le remède à la crise que traverse le Sénégal ne viendra ni de l’extérieur ni de rapports de force : il viendra de nous-mêmes, de notre capacité à nous écouter et à nous tendre la main pour une transformation social et économique qui se traduit concrètement par l’amélioration des conditions de vie des populations sénégalaises.
Massogui THIANDOUME, habitant de Niangal, commune de Yéne


