La mort tragique de l’étudiant Abdoulaye Ba, le lundi 6 février 2026 lors de l’intervention des forces de police au sein de la doyenne des universités du pays, a provoqué une décision gouvernementale controversée, à savoir l’installation d’un commissariat permanent sur le campus social de l’UCAD à partir du 24 février 2026.
Cette mesure a provoqué un débat public intense entre la nécessité de sécurité et le respect des libertés universitaires. La violence estudiantine, souvent liée à des retards de paiement des bourses ou autres réclamations pécuniaires, survient régulièrement à travers le pays depuis deux décennies au moins. Les autorités réagissent traditionnellement par l’intervention policière ponctuelle, mais cette nouvelle présence policière permanente est critiquée par plusieurs syndicats et acteurs universitaires qui craignent une “militarisation” du campus et la suppression des associations étudiantes.
L’étude met en lumière un décalage marqué entre les pays francophones, qui privilégient la répression policière, et les pays anglophones, qui adoptent une approche proactive intégrée à la gouvernance universitaire. En effet, les universités francophones, héritières d’une vieille tradition française, valorisent depuis longtemps les franchises universitaires assurant une certaine autonomie académique. Toutefois, depuis les années 1990, cette autonomie est mise à mal par la politisation des campus et l’occurrence de violences et manifestations récurrentes motivées par des retards de paiement de bourses ou des problèmes pédagogiques. Le Sénégal et d’autres pays francophones adoptent une posture réactive axée sur l’intervention de la police nationale alors que des pays anglophones comme le Nigeria, l’Afrique du Sud ou le Ghana développent des services de sécurité intégrés, structurés et professionnels. Cette opposition reflète des héritages coloniaux distincts et crée un retard francophone lourd de conséquences, par défaut d’adaptation aux normes internationales.
Elle explore l’émergence internationale du concept de sécurité scolaire et universitaire comme composante essentielle de la sécurité humaine, portée notamment par l’UNESCO au niveau mondial, ainsi que l’Union Africaine et la CEDEAO au niveau continental et régional respectivement. La sécurité scolaire et universitaire s’est progressivement imposée à la suite de crises majeures, incidents graves, violences ciblées et pressions populaires.
Les États-Unis d’Amérique ont été pionniers avec la « Loi Clery » de 1990 qui a instauré des obligations de transparence et de prévention sur les campus. L’Amérique latine a suivi avec des programmes de “ Escuellas Seguras ” qui font appel à une coopération entre Police et écoles. En Europe, des attentats ont conduit à renforcer la protection des établissements dans une logique antiterroriste. En Afrique, les attaques terroristes sur les écoles (ex. Boko Haram) et les conflits armés ont fait provoquer une urgence sécuritaire accrue. L’émergence en 1994 du concept de sécurité humaine mettant désormais l’individu au cœur des préoccupations sécuritaires, a facilité l’intégration en son sein de la sécurité scolaire et universitaire avec des objectifs clairs de protection des personnes, de prévention, de cohésion sociale, et d’approche participative.
La montée en puissance des institutions internationales, puis régionales, a été déterminante pour en faire une norme planétaire en matière de protection de la communauté éducative et de continuité de l’éducation.
Au niveau mondial, L’UNESCO a été le leader incontestable de la croisade pour la protection des écoles et la continuité de l’enseignement : sa Déclaration d’Oslo sur la sécurité des écoles (2015) est un engagement politique intergouvernemental visant à assurer la sécurité des étudiants, enseignants et infrastructures, via des directives pratiques. Le Cadre global pour la sécurité scolaire (CSSF) élaboré en 2017 en collaboration avec l’UNICEF, l’Initiative mondiale pour des écoles sûres (WISS) et l’Alliance mondiale pour la réduction des risques de catastrophes et la résilience dans le secteur de l’éducation (GADRRRES), sont les références majeures dans la promotion de normes internationales de protection des écoles contre les catastrophes et les conflits. L’Union Africaine intègre la protection éducative et la résilience dans ses stratégies continentales, alors que la CEDEAO intervient sur la cybersécurité et la gouvernance régionale, avec des plans spécifiques pour la sécurisation des campus numériques.
Toutes ces institutions ont élaboré des instruments qui insistent sur la spécificité de la sécurité universitaire, qui doit dépasser la simple répression policière pour articuler protection, respect des libertés académiques et participation communautaire.
Malgré son statut de signataire de la Déclaration d’Oslo, le Sénégal manque de politique nationale structurée, se limitant au gardiennage classique et à une intervention policière ponctuelle comme solution. Les ministères concernés – Education nationale et Enseignement Supérieur – restent peu engagés dans des stratégies intégrées alors que les établissements connaissent des crises répétées. Les organisations francophones partenaires traditionnelles, comme l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) et l’AUF (Agence Universitaire de la Francophonie), ne proposent pas de lignes directrices spécifiques sur la sécurité universitaire. A l’opposé, l’Association des Universités Africaines (AAU), fondée en 1967 sous les auspices de l’UNESCO et basée à Accra /Ghana, organise régulièrement des ateliers et séminaires pour sensibiliser les dirigeants – recteurs, doyens et administration – sur le renforcement des capacités en matière de la gestion de la sécurité au sein des universités.
Force est de constater que la compréhension et la mise en œuvre du concept de la sécurité universitaire ont toujours été le chainon manquant du management des universités publiques au Sénégal.
Quelles recommandations pour le Sénégal ?
Face au retard sénégalais en matière de cadre normatif et institutionnel, l’auteur formule des recommandations précises pour instituer une politique nationale innovante, favorisant la coproduction de la sécurité universitaire et la formation des personnels, et particulièrement ceux chargés de la direction des établissements. Les propositions ont trait à˸
· L’audit global du système de gestion de la sécurité au niveau des universités publiques du pays,
· La création d’une agence nationale dédiée à la sécurité scolaire et universitaire (ANSSU) dans une vision de couvrir toutes les universités publiques du pays,
· La mise en place d’un nouveau Corps spécialisé de Coordonnateurs et Assistants sécurité scolaire et universitaire (CSSU / ASSU), recrutés parmi d’ex-personnels des forces de sécurité,
· La mise en place au niveau de chaque institution d’un service ou département de sécurité universitaire autonome selon la taille de l’université,
· Un programme national pluriannuel, et un cadre légal harmonisé de mise en œuvre progressive au niveau national,
· Une commission spéciale chargée d’établir un cadre institutionnel clair couvrant la sécurité des personnes, des infrastructures, la cybersécurité, la gestion de crise,
· Un comité interministériel pour le suivi-évaluation,
· La formation et la sensibilisation des personnels universitaires, notamment du management, sont aussi fortement recommandées,
· Porter le plaidoyer pour l’adoption de directives régionales au niveau CEDEAO, durant la présidence du Sénégal à la tête de cette institution.
La sécurité universitaire est une spécialité de la sécurité humaine, qui exige des dispositifs hybrides, participatifs, intégrant le respect des franchises académiques. Le retard sénégalais, et francophone, est une opportunité stratégique unique pour le Sénégal, qui, en s’engageant dans une réforme inclusive et fondée sur les standards internationaux, peut devenir un référent continental pour les pays francophones d’Afrique noire.
Contact : sgaprosh@gmail.com ; Article complet disponible sur le lien suivant : https://url-shortener.me/JX6J
Contribution du Colonel (Er) Alioune Diop
Ancien Conseiller Sécurité des Nations Unies
Secrétaire général Association APROSH


