À mesure que l’enseignement bilingue (langues nationales/français) se développe au Sénégal grâce à l’excellent Modèle harmonisé d’enseignement bilingue au Sénégal (MOHEBS), une autre question apparaît: que deviennent les connaissances acquises par un élève lorsqu’il doit les mobiliser dans une autre langue? C’est probablement l’un des prochains grands défis de notre politique linguistique éducative car enseigner successivement ou simultanément dans deux langues ne produit pas mécaniquement un apprentissage bilingue. En effet, entre les deux se trouve une opération intellectuelle essentielle qui est le transfert des apprentissages.
Connaître une notion n’est pas seulement connaître le mot qui la désigne. Apprendre, c’est aussi construire progressivement un langage permettant de catégoriser, comparer, expliquer, démontrer et abstraire. Le passage d’une langue à une autre doit donc être enseigné car le transfert n’est pas une traduction et c’est là une distinction essentielle.
Passer d’un apprentissage réalisé en wolof, pulaar, sérère, diola, soninké ou mandinka à son utilisation en français ou en anglais par exemple ne consiste pas simplement à remplacer un mot par son équivalent. Les connaissances possèdent évidemment une dimension conceptuelle qui dépasse la langue dans laquelle elles ont été acquises. Certes, un triangle reste un triangle quelle que soit la langue utilisée pour le désigner mais l’activité scolaire repose également sur des formulations, des consignes, des catégories et des raisonnements propres au langage académique.
« Décrire », « comparer », « justifier », « démontrer », « déduire » ou « interpréter » ne sont pas de simples mots de vocabulaire. Ils correspondent à des opérations intellectuelles que l’élève doit apprendre à reconnaître et à réaliser. La véritable question devient donc comment faire circuler une compétence construite dans une langue vers une autre langue sans obliger l’élève à reconstruire tout l’apprentissage.
Les recherches sur l’éducation bilingue ont depuis longtemps mis en évidence l’existence de transferts entre les langues. Les travaux associés notamment à Jim Cummins ont montré que certaines compétences cognitives et académiques développées dans une langue peuvent soutenir les apprentissages dans une autre. Autrement dit, apprendre à raisonner, comprendre un texte ou organiser une argumentation dans une première langue ne signifie pas repartir de zéro lorsque l’on change de langue. C’est une idée extrêmement importante pour nos politiques éducatives car elle signifie que l’utilisation d’une langue nationale dans les premiers apprentissages ne doit surtout pas être pensée comme une parenthèse avant le « véritable » enseignement en français. Ce qui a été appris compte mais le transfert n’est pas pour autant automatique ni uniforme. Il dépend du niveau de maîtrise des langues, de la proximité des compétences mobilisées, du vocabulaire disciplinaire, des pratiques pédagogiques et de la manière dont la transition linguistique est organisée. C’est précisément sur ce dernier point que nous devons à mon sens concentrer encore davantage notre attention.
Du bilinguisme institutionnel au bilinguisme pédagogique
À mesure que le MOHEBS se déploie, une nouvelle exigence apparaît: passer du bilinguisme institutionnel au bilinguisme pédagogique. Le premier consiste à décider quelles langues sont présentes dans le système scolaire et à quel moment elles sont utilisées. Le second consiste à déterminer comment l’enfant apprend effectivement à circuler entre elles et c’est précisément là que commence l’ingénierie pédagogique du bilinguisme.
Nous avons donc besoin de penser moins en termes de substitution et davantage en termes de ponts linguistiques. Lorsqu’un concept a été acquis dans une langue nationale, l’enseignant devrait pouvoir identifier explicitement ce qui est déjà maîtrisé et ce qui doit être ajouté pour permettre sa mobilisation en français. Cela suppose notamment d’introduire progressivement le vocabulaire disciplinaire dans les deux langues. Un élève pourrait, par exemple, comprendre un phénomène scientifique dans sa langue première, apprendre simultanément les termes permettant de le désigner en français, puis être progressivement capable de l’expliquer dans cette seconde langue. Le changement de langue ne correspondrait alors plus à une rupture mais deviendrait une progression.
Cette approche suppose également d’accepter davantage la circulation entre les langues dans la classe. L’alternance linguistique n’est pas nécessairement le signe d’une insuffisance. Utilisée intentionnellement, elle peut devenir un outil pédagogique: expliquer dans une langue, reformuler dans une autre, comparer les termes, vérifier la compréhension, puis progressivement stabiliser le langage académique attendu. L’enjeu est de transformer ce qui existe souvent comme pratique spontanée en véritable stratégie d’enseignement.
Cette évolution pose immédiatement la question de la formation des enseignants car contrairement à une idée répandue, être bilingue ne suffit pas pour enseigner dans un dispositif bilingue. L’enseignant doit savoir à quel moment utiliser chaque langue, comment vérifier qu’un concept est effectivement acquis, comment introduire la terminologie dans la seconde langue et comment éviter qu’une difficulté linguistique soit interprétée comme une difficulté cognitive. Il doit également savoir organiser la transition sans enfermer les langues nationales dans une fonction uniquement explicative.
Le risque serait d’utiliser la langue nationale seulement lorsqu’un élève « ne comprend pas assez » le français. Elle deviendrait alors une langue de secours, ce qui serait à l’opposé de l’objectif qui est de faire de chaque langue mobilisée une véritable ressource cognitive. Cela suppose une didactique spécifique du bilinguisme, qui devra occuper une place beaucoup plus importante dans la formation initiale et continue des enseignants concernés.
C’est peut-être ici que devrait se situer la prochaine étape. Le Sénégal ne doit pas seulement élaborer une politique des langues d’enseignement mais aussi progressivement construire une véritable didactique du transfert entre les langues. Cela suppose des progressions précises indiquant non seulement quelle langue est utilisée à chaque niveau, mais comment les concepts et le vocabulaire disciplinaire circulent entre elles. Cela suppose aussi des lexiques bilingues par discipline, des ressources permettant aux enseignants de travailler explicitement les correspondances, des outils d’évaluation adaptés et une formation consacrée aux stratégies de transfert.
Notre configuration linguistique est particulière. Le rapport entre le français et les langues nationales, la diversité linguistique des classes, les pratiques familiales et la présence fréquente de plusieurs langues dans le quotidien des enfants constituent un environnement pédagogique spécifique. Je plaide donc pour davantage de recherche menée dans nos écoles, avec nos enseignants et nos élèves pour créer enrichir la réflexion et faire en sorte que plusieurs langues contribuent ensemble à la construction d’un même parcours intellectuel.
Par le Dr Laurent BONARDI. Spécialiste en politiques éducatives, administrateur, enseignant-chercheur.

