Une commémoration est un témoignage de reconnaissance, d’amitié, de respect et d’admiration envers un être cher qui n’est plus du monde des vivants. C’est un discours qui se conjugue le plus souvent au passé et concerne moins la personne disparue que ses survivants, sommés de se résoudre au caractère éphémère de toute vie. L’interruption brutale de l’expérience temporelle d’un être vibrant d’énergie et de créativité quelques heures ou quelques jours auparavant paralyse les corps et sidère les esprits.
La disparition d’Ousmane Sembène ne fit guère exception à cette règle. Ce qui la rendit singulière, c’est que, pour une fois, dans un pays dont les populations sont quotidiennement éprouvées par les nécessités de la vie, il fallut se confronter à la disparition d’un homme ordinaire qui s’était forgé, presque malgré lui, l’un des destins les plus extraordinaires du continent africain.
Sembène fut un insolite solitaire, un homme qui se rebiffait et se recroquevillait dans une agressivité parfois répulsive chaque fois que l’accaparaient la rumeur publique, les contrariétés d’une création soumise au regard des autres, les atermoiements d’un corps politique rendu passif ou encore les insuffisances individuelles. Et pourtant, lorsque, au soir du 9 juin 2007, le rideau tomba sur la vie du « Ceddo », à l’heure même où les fidèles de Seydina Limamou Laye « courbaient » leur dernière prière de la journée, le monde entier fut frappé de torpeur, saisi de tristesse et transi de regrets.
Quoi donc ? L’iconoclaste qu’il fut tout au long de sa vie aurait-il, par ses défis, ses récriminations et ses refus, réussi à susciter l’adulation des autres ? Par quelle alchimie un homme qui avait passé le plus clair de son existence à poursuivre ses projets par monts et par vaux, souvent à contre-courant de son époque, avait-il pu rassembler autour de sa mémoire un tel élan de reconnaissance et d’affection ?
Lui qui se souciait peu des éraflures que causaient, çà et là, ses paroles et actes, se retrouverait-il adulé de tous à sa mort ? La mémoire humaine est-elle une chose aussi accommodante ?
Sembène fut avant tout une force de la nature, un intellectuel nourri à la misère des usines et des ports, des hôtels particuliers et des bains-douches. C’était un homme d’une détermination courageuse, un homme dont la témérité ne laissait place à aucune complaisance, ni envers lui-même, ni envers ses collaborateurs et interlocuteurs ; un bâtisseur impitoyable, mais aussi un ami fidèle, un pourfendeur des aléas de la vie quotidienne, un « joueur » qui s’y adonnait à cœur joie, un fin observateur des hommes et des choses.
Né le 1er janvier 1923 à Ziguinchor, en Casamance, fils unique de Ramatoulaye Ndiaye et de Moussa Sembène, il s’est éteint à son domicile de Galle Ceddo, à Dakar, le 9 juin 2007, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
A l’annonce de sa mort, la réaction du monde fut instantanée. Car s’il était né au Sénégal, la portée de son œuvre, son amour de la vie et son combat pour la dignité de tous les Bouts de bois de Dieu, de toutes les créatures, avaient fait du monde son atelier, sa véritable patrie.
Ainsi, lors de la cérémonie de levée du corps, le 11 juin à treize heures, la morgue de l’Hôpital principal de Dakar ne put contenir le nombre de parents, d’amis, d’écrivains et d’artistes sénégalais et étrangers venus lui rendre un dernier hommage. Les sites internet furent aussitôt inondés de messages de reconnaissance, de témoignages personnels, d’expressions de douleur, pour ne pas dire de désarroi.
Dans des contrées aussi lointaines que la France, le Canada, les États-Unis, la Grèce l’Allemagne, le Burkina, le Mali, le Viet Nam, le Brésil, responsables politiques, artistes, universitaires et personnalités publiques pleurèrent sa disparition. Des revues littéraires et cinématographiques lui consacrèrent des dossiers entiers ; des producteurs d’émissions culturelles interrompirent leurs programmes pour lui rendre hommage ; des minutes de silence furent observées au cœur même d’événements publics. Honneur et respect !
Dans son Sénégal natal, cependant, il fallut attendre une année avant que les autorités ne lui consacrent une journée nationale d’hommage à la nouvelle Place du Souvenir africain. Au Burkina Faso, où son nom demeure synonyme de la nécessité de se mettre en images et de raconter soi-même son histoire, une statue de « l’aîné des anciens » fut érigée sur la Place des Cinéastes à l’occasion du FESPACO de 2009. Dans le quartier Ouaga 2000, une avenue porte désormais son nom. À l’Hôtel Indépendance, la chambre no 1, qu’il occupait fidèlement depuis 1969, est devenue un lieu de recueillement, tandis que la grande salle de conférences de l’établissement porte aujourd’hui son nom.
Ousmane Sembene mourut comme il avait vécu : dans le combat, dans la dignité, avec la conviction que la rédemption de l’Afrique demeure possible, à condition que chacun d’entre nous en fasse sa propre responsabilité. L’auteur de Liberté (1956) et d’Ô pays, mon beau peuple ! (1957) fut l’un des plus grands poètes de l’amour de son temps : l’amour du pays, l’amour de la vie, l’amour de la liberté et de la justice, l’amour de la femme, «… l’amour qui ne se soucie pas plus de caste ni de race que le sommeil d’un grabat. » (Ousmane Sembène, Ô pays, mon beau peuple !, 1957)
Toute son œuvre artistique, de son premier poème, Liberté (1956), à Moolaadé (2004), son dernier film, fut une longue ode à l’amour dédiée à la renaissance universelle, mais surtout, et avant tout, à la renaissance de l’Afrique.
Pays, mon pays, notre pays,
Je te découvre et tu me couvres…
Ô tam-tam gémissant
À l’accent fort et grave,
Lumière endormie,
Rayons abandonnés…
Je voudrais être poète
Que pour toi, ton griot.
Jouer de la kora pour te réveiller,
M’élever en toi…
Plonger toute ma vitalité dans cette terre,
M’enfoncer comme une racine,
Sentir ta sève me pénétrer de la tête aux pieds.
(Ousmane Sembène, « Liberté », poème, Marseille, 1956)
Comme Senghor, Sembène fut lui aussi foudroyé par la beauté de l’Afrique, « comme l’éclair d’un aigle ». Mais, contrairement à Senghor, ce ne fut pas « du haut d’un haut col calciné ». L’attachement à la terre ne le quitta jamais, car « il se savait pétri de cette glèbe qui était sienne ; sa peau était imprégnée de sa saveur » (Ô pays, mon beau peuple !, 1957).
Tout le reste ne fut pour lui qu’accident : sa naissance dans une famille de pêcheurs dakarois « exilée » au milieu de la verdure casamançaise, sa citoyenneté française, ses pérégrinations à travers le monde, sa rencontre avec Lumumba, Nkrumah, Nyerere, Jean Ferrat, Glauba Rocha, Angela Davis, Ho Chi Min, ou encore sa fréquentation furtive des bancs de l’école.
Arrivé dans la capitale de l’AOF qu’était alors Dakar, en 1938, après son renvoi de l’école, Ousmane Sembène fit très tôt l’expérience du damné de la terre. Il fut tour à tour maçon, mécanicien et baay jagal (1938-1944).
Pris, comme tous ceux de sa génération, dans la sanglante mêlée de l’histoire, notamment lors du bombardement du quartier indigène de Thiédem par les forces alliées en septembre 1944, le jeune Sembène se tourna vers la religion et la confrérie layène. Il se fit alors tondre les cheveux et s’époumonait chaque soir à réciter des versets du Coran à l’angle des rues Tolbiac et Ngalandou Diouf.
Atteint du mal du siècle, Ousmane Sembène, déjà « poreux à tous les souffles », rêvait d’aventure et de grands espaces. Son incorporation dans l’armée coloniale, le 1er février 1944, ouvrit la première grande aventure de sa vie. Soldat de deuxième classe au Niger (matricule 689) pendant dix-huit mois (1944-1946), il fut chauffeur au sein du Deuxième Régiment d’Artillerie Coloniale, dans le désert nigérien. Avant la guerre, écrira Sembène : « Je ne connaissais rien. Je vivais au jour le jour ; mes projets s’arrêtaient à chaque coucher du soleil. […] On m’a appris à endurer la souffrance physique : qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il fasse chaud ou froid, il fallait combattre. […] J’ai vécu avec des hommes de toutes les nations, partageant les mêmes rations, évitant les mêmes balles, riant et pleurant ensemble. » (Ô pays, mon beau peuple !, p. 116)
Avec la guerre et l’évidence des horreurs commises au nom de la liberté pour la France, Ousmane Sembène découvrit ce qu’il y a d’inhumain dans la nature humaine : la possibilité du mal absolu,.
Démobilisé en 1946, Sembène retrouva son métier de maçon dans un Dakar en pleine mutation. Cette guerre ne fut pas seulement la première grande école de sa vie ; elle fut également à l’origine de sa première « fracture mentale », celle que, quarante ans plus tard, l’auteur de Camp de Thiaroye (1987) nous donnera à voir et à entendre dans ce deuxième chapitre de sa chronique des années de braise, après Emitai (1971).
Comme Tanor Ngoné Diop (Véhi-Ciosane, 1965 ; Niaye, 1964), Sarzan (Le Mandat, 1968), le Fou des Diallobé (L’Aventure ambiguë, 1961) ou Pays (Camp de Thiaroye, 1987), Ousmane Sembène fit lui aussi l’expérience d’une crise de conscience. Mais, contrairement à bien d’autres anciens combattants, la guerre ne le conduisit ni au chaos ni à la folie ; elle l’engagea plutôt dans une quête d’ordre et de sens.
Des grèves syndicales à la formation des premiers partis politiques africains, des meetings de Lamine Guèye aux premières leçons de marxisme dispensées par Jean Suret-Canale, Sembène fut le témoin privilégié de véritables « événements », ceux d’une autre école du soir.
Si la guerre fit de lui un désillusionné, les discours nationalistes comme coloniaux en firent un sceptique silencieux, car l’ordre colonial lui avait aussi confisqué la parole.
C’est durant cette période d’effervescence nationaliste de l’après-guerre que, en 1946, Ousmane Sembène s’embarqua pour Marseille, la « ville rouge », devenue le point de chute des ouvriers, écrivains et artistes qui avaient résisté à l’occupation allemande.
Devenu docker sur les quais de la Joliette dans le Vieux Port de Marseilles, et à l’instar de prédécesseurs tels que George Padmore, Lamine Senghor ou Tiernoko Garan Kouyaté, Ousmane Sembène découvrit le marxisme-léninisme et s’engagea dans le syndicalisme ouvrier au sein de la Confédération générale du travail (CGT), dans l’internationalisme communiste à travers le Parti Coimmuniste FrançaisFrench (PCF), au sein du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), dans les associations africaines — dont il présida l’Association des travailleurs noirs en France — ainsi que dans les partis indépendantistes africains tels que le Parti Africain de l’Indépendance (PAI). l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). C’est également durant ces années de braise que Sembène participe aux mobilisations contre les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, ainsi que contre la guerre de Corée.
Mais le nom de Sembène n’aurait sans doute pas acquis une telle résonance à travers le monde sans deux accidents décisifs dans sa vie de militant.
Le premier fut la découverte des écrivains et artistes engagés tels que le Jamaïcain Claude McKay, l’Afro-Américain Richard Wright, le poète turc Nazim Hikmet ou encore l’écrivain américain Jack London. Il est également certain que Sembène avait lu les auteurs de la Négritude, notamment Senghor, Césaire et Birago Diop.
Le second accident, littéraire celui-là, se produisit en 1951. Cette année-là, Sembène le docker, portefaix — homme de sac et de corde — se brise la colonne vertébrale en déchargeant des sacs de café. Désormais incapable de descendre dans les cales des navires, un emploi moins éprouvant d’aiguilleur lui permet de consacrer davantage de temps à la lecture, à l’art et à la culture.
C’est alors que, dans le feu du militantisme, Ousmane Sembène fait la découverte qui déterminera désormais toute sa vie : d’une part, qu’il ne saurait y avoir de fraternité universelle sans liberté ni justice sociale ; d’autre part, que la culture et la représentation ont joué un rôle crucial dans l’histoire des rapports entre l’Afrique et l’Europe, depuis la traite négrière jusqu’à l’après-Seconde Guerre mondiale.
Puisque c’est à travers la représentation culturelle et l’idéologie — son « alphabet », pour reprendre l’expression de Cheikh Hamidou Kane — que l’Europe a fondé et consolidé sa domination sur l’Afrique, toute véritable libération doit également se construire sur la résistance à la culture de domination et sur la promotion d’une culture de libération.
Après avoir publié ses trois premiers romans et assisté à l’accession de son pays à l’indépendance, en 1960, Sembène démissionne de tous les partis politiques, renonce à la nationalité française et retourne au Sénégal pour continuer, dit-il, « à militer à travers son art ».
Cet art militant, loin d’être une réjouissance solitaire, s’inscrit plutôt comme un moyen d’émouvoir le plus grand nombre. C’est un art qui, selon la belle formule de Camus, « se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui-même aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté dont il ne peut s’arracher ». Pour répondre à cette nécessité d’émouvoir la majorité des Africains, Sembène mènera son combat sur le double front de la littérature et du cinéma, tout en accordant une place centrale aux langues nationales.
Aujourd’hui, comme son Niiwam, Ousmane Sembène repose au cimetière musulman de Yoff. Sur sa tombe, une simple inscription rappelle la modestie de l’homme :
ICI REPOSE OUSMANE SEMBÈNE
1923–2007
Pourtant, il nous laisse une œuvre monumentale : douze films, une dizaine d’œuvres littéraires et un nombre encore inconnu de manuscrits inédits, parmi lesquels figure le projet colossal consacré à la geste de l’Almamy Samory Touré.
Pendant près d’un demi-siècle, Ousmane Sembène s’est également consacré à la création et au développement d’institutions culturelles, aussi bien au Sénégal qu’à travers l’Afrique.
Commémorer Sembène aujourd’hui relève d’un impératif politique : celui de préserver la mémoire contre l’oubli. Il s’agit de préserver la mémoire d’un immense militant de la liberté, convaincus que nous sommes qu’il ne saurait y avoir de paix pour l’artiste africain autrement que dans la lutte permanente menée au plus brûlant du stylet et d’un constant activisme.
Sembene fut un artiste persuadé que toute création authentique doit être à la fois un don à l’avenir et un acte de responsabilité. Un don qui, selon Camus, « doit servir en même temps la douleur et la beauté », un don fondé sur un amour inconditionnel de l’être humain.
Ô bonheur ! Ô jouissance !
Plaisir éphémère,
Rivière de félicité,
Tu coules… coules… coules… coules…
Dérivant vers une prochaine escale.
Ô Miséricordieux !…
Ô Miséricordieux !…
Allah
Fais de moi
Un Etre de Grand Amour Meme pour
Un Instant
(Ousmane Sembene, « Defunte Amour », Poeme, Galle Ceddo, mars, 1992)
Samba Gadjigo et Sada Niang
Ngaparou 9 juin, 2026


