Sur le tarmac de la base militaire de Ouakam, une forte délégation conduite par le ministre de l’Énergie et du Pétrole, Dr El Hadji Abdourahmane Diouf, prit place à bord d’un avion militaire. Cap au nord : Saint-Louis, puis la plaine de Gandon. L’image avait valeur de symbole. C’était l’État lui-même qui se mettait en mouvement, avec ses propres moyens, vers le lieu où allait s’écrire une page de son histoire énergétique. Pour cet ancien étudiant de l’université Gaston-Berger, le voyage avait sans doute aussi un parfum de retour.
Sous les ailes, la Grande Côte déroulait son long ruban de sable entre la terre et l’océan. À l’approche de Saint-Louis, quelque part au large, invisible depuis le hublot, reposait la richesse qui avait tant fait parler. Ce vol remontait vers le Nord le chemin que le gaz, un jour, descendra vers Louga, Thiès et Dakar.
Au bout de ce voyage, un geste. Il est de ceux qui, sous leur apparente banalité technique, portent le poids d’une histoire : un tube d’acier descendu dans une tranchée, soudé au suivant, recouvert de terre. Rien, à première vue, qui mérite qu’on s’y arrête. Et pourtant. Avec la pose de la première canalisation du Réseau gazier du Sénégal, notre pays vient de franchir une ligne invisible, celle qui sépare la promesse de la réalité.
Pendant près d’une décennie, le gaz sénégalais a mené une existence paradoxale. Il était là, sous les eaux de l’Atlantique, attesté par les forages, chiffré en milliards de mètres cubes, et pourtant insaisissable. On en parlait comme d’un trésor de légende : les uns pour promettre l’abondance, les autres pour prophétiser la malédiction.
Il a nourri les plateaux de télévision, les tribunes, les meetings et les soupçons. Il est devenu un argument, parfois une arme, rarement un projet commun. Trop souvent, les positions prises à son sujet obéissaient moins au souci de l’intérêt général qu’aux calculs du moment politique. Le gaz était partout dans le débat public, et nulle part dans la vie des Sénégalais.
Ce temps-là s’achève. Le gaz n’est plus une idée : il devient un tracé.
Quatre-vingt-cinq kilomètres environ. C’est la distance qui sépare le hub de Grand Tortue Ahmeyim de la centrale électrique de Gandon, aux portes de Saint-Louis. Une quarantaine de kilomètres sous la mer, autant sur la terre ferme. Un fil d’acier qui relie le ventre de l’Atlantique à la plaine de Gandon, l’invisible au tangible, la ressource au besoin.
À l’extrémité de ce fil, une centrale de 250 mégawatts dont Senelec achètera la production. Et dans cette centrale s’opérera une alchimie décisive : la molécule deviendra électron. Le gaz de nos eaux deviendra la lumière de nos foyers.
Pour la première fois, une richesse du sous-sol sénégalais ne prendra pas seulement le chemin des méthaniers et des marchés lointains. Elle remontera vers nous.
Car de quoi parle-t-on réellement ? L’électricité n’est pas une commodité parmi d’autres. Elle est la condition de possibilité de presque tout le reste.
Pas d’industrie sans elle. Pas de chaîne du froid pour le pêcheur de Guet Ndar, pas de couveuse fiable dans nos maternités, pas de soudure pour l’artisan, pas de révision pour l’étudiant, pas de bloc opératoire qui tienne. Le coût du kilowattheure est le prix d’entrée de toute ambition économique et sociale. Un pays qui produit une électricité chère se condamne à des industries fragiles, à des ménages étranglés et à une souveraineté de façade.
Jusqu’ici, nous avons largement brûlé du fioul lourd et du charbon importés, payés en devises, soumis aux humeurs des marchés mondiaux. Leur substituer un gaz extrait de nos propres eaux, c’est rapatrier une part de notre destin énergétique. C’est cesser d’acheter à l’étranger ce que la nature a déposé à nos portes.
Il est juste que ce premier segment parte de Saint-Louis, ancienne capitale, ville d’eau et de mémoire. Mais Gandon n’est qu’un commencement. Le réseau a vocation à s’étirer vers Louga, Thiès puis Dakar, pour former une ceinture gazière irriguant centrales et zones industrielles.
Ce qui naît aujourd’hui dans une tranchée de la plaine de Gandon, c’est la première vertèbre d’une colonne qui pourrait porter l’économie du pays pour les décennies à venir.
Mais ce tube ne s’est pas posé tout seul. Derrière chaque kilomètre de tracé, chaque étude, chaque contrat négocié, il y a des visages. Ceux d’une jeune génération de Sénégalais, ingénieurs, géologues, juristes, financiers, techniciens, spécialistes de l’environnement, qui ont fait de ce projet à la fois une affaire personnelle et une cause nationale.
Ils ont grandi dans un pays où l’on disait volontiers que ces choses-là se faisaient ailleurs, par d’autres, pour d’autres. Ils ont refusé ce destin d’éternels spectateurs. Formés ici ou au-delà de nos frontières, ils sont restés ou sont revenus, porteurs d’une conviction simple : le Sénégal peut concevoir, piloter et maîtriser ses propres infrastructures stratégiques.
Leur trait commun n’est pas l’âge. C’est le talent, et plus encore l’audace de voir grand. Là où d’autres voyaient dans chaque difficulté une raison de renoncer, montages financiers complexes, négociations face à des multinationales rompues à l’exercice, calendriers bousculés, scepticisme ambiant, procès d’intention, ils ont vu les ingrédients mêmes de l’histoire qu’ils se devaient d’écrire pour leur nation. Car aucune épopée ne s’écrit sans adversité. Les obstacles ne sont pas l’interruption du récit : ils en sont la matière.
Il faut le dire, et le dire fort. Dans un débat public trop souvent dominé par le soupçon et le dénigrement, ces femmes et ces hommes ont répondu par le travail. Non par des slogans, mais par des plans, des études d’impact, des nuits blanches et des heures de négociation. Non par des postures, mais par des résultats.
Leur réussite dépasse le seul secteur de l’énergie. Elle adresse un message à toute la jeunesse sénégalaise, trop souvent tentée par le découragement ou par l’exil : il est possible de bâtir ici, de peser ici, de laisser une trace ici. Le contenu local n’est plus une ligne dans un texte de loi ; il devient une réalité de chantier.
Cette génération a trouvé en Pape Momar Lô, directeur général du Réseau gazier du Sénégal, un capitaine à sa mesure. Il a su construire autour de ce projet une belle narrative, patiente et lucide, qui ne cède ni à l’emphase ni au découragement. Son leadership inspire parce qu’il ne se contente pas d’annoncer : il donne un sens à l’effort, relie chaque étape technique à un horizon national et transforme un chantier en récit collectif. À Gandon, devant les autorités et les partenaires réunis, il a résumé d’une formule l’esprit de son équipe : « Peut-être est-ce justement cette jeunesse qui nous a donné une force particulière : l’audace de croire en cette ambition et surtout la capacité de la transformer en réalité. »
Ce leadership s’inscrit dans une continuité qu’il serait injuste d’oublier. Avant lui, Joseph Médou, ingénieur géologue venu de Petrosen, a tenu la barre du RGS de 2022 à 2024. Sous sa direction ont été menés une bonne part des travaux préparatoires : études d’impact, concertations avec les territoires, maturation technique des segments du réseau. Les grands ouvrages sont des courses de relais : celui qui franchit une étape doit beaucoup à ceux qui lui ont transmis le témoin. Par-delà les alternances, l’État continue, et c’est aussi cela que raconte ce premier tube.
Ce récit collectif rappelle une vérité que rien ne pourra remettre en question : ce qui est bon et excellent finira toujours par damer le pion à ce qui est médiocre et désolant, malgré l’asymétrie de leur visibilité.
Car cette asymétrie est réelle. La critique facile se propage plus vite que l’étude rigoureuse. Le soupçon voyage plus loin que la réalisation. Une rumeur fait le tour du pays en une journée, quand un kilomètre de gazoduc exige des mois de travail silencieux. Mais le bruit s’épuise, et l’ouvrage demeure. Les polémiques passeront ; le gazoduc, lui, restera, à transporter sans bruit la preuve de ce qui était possible.
Mais célébrer n’est pas renoncer à la lucidité. Poser un tube n’est pas achever un réseau. Pape Momar Lô l’a lui-même rappelé ce jour-là : « Aujourd’hui, nous ne célébrons donc pas un aboutissement. Nous marquons un commencement. » Les délais ont déjà glissé, les coûts sont considérables, et le chemin reste semé d’étapes à franchir : mise en service de la centrale, fixation d’un prix du gaz domestique réellement avantageux, transparence des contrats, respect de l’environnement et prise en compte des populations riveraines, notamment des communautés de pêcheurs dont l’océan est le seul capital.
Le débat public ne doit donc pas s’éteindre, mais changer de nature. Il ne porte plus sur l’existence du gaz, mais sur la manière dont il servira le plus grand nombre. Un débat moins spectaculaire, mais plus utile.
Un jour, peut-être, un enfant de Saint-Louis allumera une lampe pour faire ses devoirs sans savoir que la lumière qui l’éclaire a voyagé depuis les profondeurs de l’océan, à travers des kilomètres d’acier imaginés et portés par une génération de Sénégalais qui avait choisi d’oser. Il ne connaîtra ni les polémiques, ni les procès d’intention, ni les années d’attente. Il connaîtra seulement une lumière qui ne s’éteint pas.
C’est à cela que sert ce tube. C’est pour cela que ce moment compte.
Le gaz sénégalais a cessé d’être une abstraction. À nous, collectivement, de veiller à ce qu’il ne devienne jamais une déception.
Aziz Fall, Administrateur du Réseau gazier du Sénégal


