Dans une société de conformité, l’attention qui est accordée aux valeurs, normes, idéaux et aux usages qu’en font les uns et les autres, fait que l’introspection, l’auto-jugement et le jugement sur l’autre deviennent nécessairement un exercice mental constant. Car ils permettent à l’individu d’évaluer à chaque instant, dans la société ou son groupe d’appartenance, son vrai poids socio-moral, lequel est le reflet concret des marques de considération dont il peut jouir du fait même du sentiment d’estime sociale qu’il a su provoquer autour de sa personne.
Avec l’esprit de jom adossé à l’esprit de conformité, la volonté morale de se conduire conformément au système normatif et selon les idéaux socio-moraux de la communauté doit l’emporter sur l’esprit de déviance, même si cette déviance peut servir la cause du jom : le jom qui est au service des idéaux sociaux exige, pour qu’il soit convenablement porté par quelqu’un, que ce dernier se conforme totalement à toutes les exigences, en valeur et en normes, du système normatif , car celui qui le porte et l’incarne ne peut avoir une moralité susceptible d’être remise en cause pour une raison quelconque. Cette exigence de cohérence est une garantie de stabilité du système normatif où tous les éléments non seulement se tiennent et s’ajustent mutuellement, mais sont soumis à la logique du jom. Ce grand souci de stabilité pour son système normatif exprimé par la société manifeste la peur de cette société pour le changement à son esprit dont la communauté a collectivement peur, car suspecté de porter des germes de changements incontrôlables et préjudiciables à son bon fonctionnement pour elle. C’est quand l’esprit de déviance commence à l’emporter en tendance sur l’esprit de conformité, que l’esprit de jom va commencer à changer de référence normative, en s’appuyant notamment de plus en plus sur de nouvelles valeurs et normes étrangères au système normatif encore en vigueur, mais qui entame insidieusement le processus de son déclin.
Cette contribution est une analyse de l’esprit de jom, comme un des idéaux endogènes, dans la perspective de montrer qu’il peut constituer une base normative à partir de laquelle peuvent se construire valablement une culture et un culte du développement. Inscrit dans une dynamique de morale et d’éthique d’élévation qualitative de l’homme, cet idéal cultive en celui-ci des qualités supérieures devant guider sa trajectoire de vie et par conséquent permettre son développement personnel, sa participation remarquée au développement local et national.
L’esprit de jom et le changement social
Le jom est capable de manifester une dynamique d’action pour le changement social ; dynamique dont le moteur principal est l’émulation réciproque entre les pairs dans leur courses/compétitions vers le plus grand niveau de conformité possible aux exigences sociales de l’excellence socio-morale dans leur société ou communauté d’appartenance. Car celui qui est habité par l’esprit de jom ne cherche pas à se contenter de conduites, de comportements ou d’actions ordinaires, en faisant ce que n’importe qui peut faire, mais plutôt à introduire une nouveauté remarquable dans ce qu’il fait pour le bonifier au point d’en faire un modèle supérieur, le modèle auquel il faut désormais pour tous les pairs se référer, le modèle auquel il faut maintenant que tout le monde se hisse, ou duquel, en tout cas, il faut qu’il se rapproche le plus près possible, s’il veut se distinguer dans la société ou la communauté pendant un temps social bien déterminé. Dans le schéma décrit ci-dessus, on peut considérer, alors, que plus l’esprit de jom habite d’acteurs et dans divers domaines sociétaux, plus les systèmes normatifs correspondants vont être contraints d’évoluer grâce à l’émergence, ici et là, de nouveaux modèles toujours plus avancés, plus adaptés au contexte, et plus valorisants.
Dans ce cas les modèles nouvellement valorisés qui émergent de l’ancien système normatif global, ne peuvent retrouver entre eux un nouvel équilibre plus adapté qu’en excluant les modèles qui n’ont pas évolué, après les avoir marginalisés progressivement. En fait, cette marginalisation concerne les modèles sociaux dont l’intérêt moral et social a décliné auprès de nombreux membres de la communauté, parce que tout simplement leur adoption ne permet plus ni de se valoriser moralement aux yeux des autres, ni de répondre aux attentes et défis sociaux nouveaux, l’environnement socioculturel ayant déjà beaucoup changé, tant en termes de contraintes normatives qu’en celui de perceptions sociales.
Cette marginalisation de modèles appelés à disparaitre occupe une période plus ou moins longue qui s’inscrit dans un contexte temporel plus global de transition, laquelle est caractérisée par un certain nombre de facteurs parmi lesquels on peut bien citer : une compétition accrue entre les modèles socioculturels de mêmes générations (solidarité large opposée à l’individualisme familial) ou de générations différentes (soumission de la femme apposée à sa conquête d’autonomie et de liberté) , une crise progressive dans les mécanismes d’ajustements réciproques entre modèles (les modèles anciens sont des situation d’évolution différente) et une désarticulation prononcée de l’ancien système normatif global, toutes choses qui préparent le remplacement de celui-ci par un nouveau, avec un nouvel équilibre et une cohérence plus harmonieuse entre ses parties. Dans cette crise d’équilibre entre modèles sociaux, certains acteurs peuvent jouer un rôle important d’accélération et d’approfondissement du fait de leurs actions particulières. Ce sont, notamment, les groupes sociaux dont le statut est figé par l’ancien système normatif, lequel ne leur laisse aucune perspective d’évolution promotionnelle, et qui vont chercher à innover l’esprit de jom ancien, en lui faisant changer d’objet , de terrain d’expression ou de tonalité : ce ne sont plus les mêmes choses qui motivent, comme avant, l’esprit de jom (l’acquisition matérielle se substitue à la bonne conduite morale), lequel peut même aller s’exprimer dans d’autres domaines qu’antérieurement, suivant les opportunités du moment (les domaines illicites se substituent aux domaines licites) ; de même, la force subjective de celui-ci peut également beaucoup varier, c’est-à-dire beaucoup augmenter ou beaucoup baisser pour un même objet (l’esprit de jom pour réussir dans un domaine peut changer de tonalité).
Ce changement innovant qui peut intervenir dans l’esprit de jom chez une catégorie sociale ou un groupe donnés peut être illustré par l’esprit boulfalé, qui émergeant chez les jeunes, vers la fin des années 80, à la double faveur d’une part de l’accroissement des libertés individuelles liées à l’ouverture démocratique et d’autre part de la précarité sociale, suite à l’application des mesures du PAS (Programme d’ajustement structurel), avait pour caractéristiques principales les faits suivants : une affirmation bien prononcée des jeunes de leur indépendance d’esprit, de leur esprit de conquête, d’innovation, ainsi que de leurs aspirations à être et à agir autrement afin de trouver de meilleures places dans la société ; l’adoption à leur niveau de nouvelles valeurs et normes puisées, soit de l’environnement socioculturel moderne, soit de l’environnement socioculturel traditionnel, mais dans ses composantes les moins valorisées jusqu’à naguère : s’individualiser, se singulariser, innover, se désolidariser, etc. L’indépendance d’esprit, l’esprit de liberté, l’esprit de risque et l’individualisme actif et agressif prennent chez eux plus de valeur que par le passé, ce qui fera d’eux de véritables pionniers du changement, tel que celui-ci se dessinera dans le nouveau système normatif en formation.
L’esprit de jom semble, en conséquence, être un élément moteur du changement social dans la société, grâce notamment aux modèles changeants qu’il propose sans cesse dans tous les domaines sociétaux et qui doivent être en adéquation avec les exigences à la fois du schéma socio-mental des nouveaux acteurs en émergence et des caractéristiques particulières du contexte socio-économique du moment : c’est notamment le cas quand un nouveau corpus normatif intégré manifeste un nouveau projet social de vie et d’être, porté par de nouveaux acteurs sociaux en quête de progrès dans un environnement social et économique en bouleversement.
Le changement social par l’esprit de jom peut être en œuvre dans tout ensemble d’hommes et de femmes vivant et partageant durablement un même espace géographique, les mêmes contraintes socioéconomiques et culturelles. De ce point de vue, il devient intéressant d’analyser le changement social en rapport à deux ensembles sociaux : la génération et le peuple. Le premier ensemble partage le même écart d’âges générationnel, habite dans le même espace géographique et est soumis aux mêmes contraintes socioéconomiques et culturelles spécifiquement liées à la période couverte par l’écart générationnel ,ce qui fait qu’en conséquence de cela il peut être identifié par l’impact laissé sur lui par les particularités de l’époque en question. Quant au deuxième ensemble, il englobe et intègre toutes les générations, ce qui lui donne une autre spécificité, celle de générer des actions et une conscience collectives sur une échelle pluri-générationnelle avec un impact d’une durabilité qui couvre plusieurs générations successives.
Le jom générationnel
Une génération peut, à une époque donnée, selon les conditions socio-économiques et socioculturelles du moment, générer une culture qui lui soit spécifique et qui constitue sa véritable marque de fabrique. Cette culture lui est alors irréductiblement liée, ce qui permet dans ce cas de pouvoir parler de culture générationnelle. C’est le cas notamment de la culture Set Settal caractéristique des jeunes des années 70-80 et manifestée par des attitudes, postures, comportements, pratiques qui exprimaient collectivement le refus de l’exclusion sociale, le désir de considération sociale , la volonté de participation aux affaires de la cité, toutes choses rendues durablement par des actes tangibles et des projets collectifs qui exprimaient une volonté collective de faire changer le cours des choses, de rendre propre (Set Settal) le pays au sens propre comme au sens figuré : auto-entreprenariat dans tous les domaines où leurs compétences et capacités leur permettaient d’exercer des activités rémunératrices ; et c’est dans un tel contexte qu’ont vu le jour les tout premiers projets d’élevage de poulets de chair, de charrettes CETOM de ramassages d’ordures ménagères, d’aires de jeux et de rencontres aménagés dans les quartiers populaires, ainsi que les artistes plasticiens populaires et les tagger, etc., ces derniers annonçant déjà la venue du Hip Hop. Ce phénomène culturel générationnel, unique en son genre traduisait bien un malaise social ambiant chez les jeunes victimes du chômage chronique dans lequel le PAS avait plongé la grande majorité de la population active des villes et des campagnes. Le Set Settal était le premier cri collectif exprimant un besoin de dignité, un désir de tekki, l’esprit de jom. Mais contrairement au phénomène plus tardif de Barça wala barsakh qui est extraverti parce que favorisant le départ massif de jeunes à la recherche d’un emploi vers l’Europe considéré comme la seule alternative pour eux, le phénomène Set Settal lui avait pour perspective, au-delà de l’alerte sur le malaise collectif vécu, la création des conditions subjectives et matérielles ici et maintenant du changement social désiré, notamment par des projets d’auto-entrepreneuriat de tout genre .
Cependant, plusieurs générations successives, évoluant dans un même pays ou appartenant à des pays différents, peuvent également construire les mêmes valeurs, normes, pratiques culturelles, etc., sans qu’aucun des éléments constitutifs de celles-ci ne se soient changés dans le temps, ce qui permet de parler pour ce qui les concerne d’invariance culturelle intergénérationnelle. Ceci est, notamment, le cas quand, ni les environnements socioéconomique et socioculturel, ni la conscience collective, ni les leaderships individuels ou de groupe n’ont subi de changements importants générateurs de nouvelles visions collectives pour de telles générationnelles durant tout le temps qu’a duré leur succession, de sorte qu’un équilibre durable a pu s’instaurer entre les systèmes normatif et socio-mental en général.
Si, cependant cet équilibre est rompu pour une raison quelconque et que de nouvelles visions en rupture par rapport à celles qui sont antérieures sont entrées en formation et se sont consolidées, alors les générations postérieures à cette rupture entrent dans une nouvelle dynamique de construction d’une nouvelle culture intergénérationnelle en phase avec leurs nouvelles visions du devenir.
Il en est ainsi sur le plan politique quand les jeunes militants de divers partis politiques revendiquent non seulement la possibilité d’une alternance générationnelle dans les appareils politiques, mais aussi celle d’une véritable alternative dans la gestion des affaires du pays , tant leurs visions de la politique et de l’avenir de leur pays s’écartent aujourd’hui de celles de leurs ainés qu’ils ambitionnent de remplacer dans le landerneau politique. Il en est de même de la nouvelle génération de joueurs et d’encadreurs de l’Equipe nationale de football du Sénégal, lors de la CAN 2021-2022, dont la détermination et l’engagement ont tranché avec tout ce qu’on avait l’habitude de voir chez les « Lions » dans les CAN d’avant, tant ils ont fait montre d’un nouvel esprit de jom : grâce à cela, pour la première fois depuis 36 ans de participation à la CAN, l’Equipe nationale de football du Sénégal a remporté , et de belle manière, la coupe, faisant ainsi naitre une nouvelle génération d’esprit dans le domaine de la compétition footballistique, notamment.
La naissance d’une nouvelle génération d’esprit de jom peut intervenir à l’échelle d’un continent et concerner plusieurs générations successives de personnes .C’est ainsi que les générations de jeunes qui se sont succédé dans le continent africain de la période des indépendances jusqu’à la fin des années 1990 sont bien différentes en vision sur la place de l’Afrique dans le monde, ainsi que sur leurs propres rapports à celui-ci de celle de la période postérieure. En effet, il y a eu une prise de conscience collective à l’échelle de toute l’Afrique : d’abord, des forces et atouts de celle-ci, notamment ses gigantesques ressources naturelles et la jeunesse de ses habitants ; ensuite, des causes réelles de ses faiblesses, lesquelles ont pour noms la mal gouvernance, la corruption et la soumission de l’élite gouvernante aux intérêts occidentaux ; enfin, de l’existence d’alternatives de rupture faisant l’unanimité et susceptibles de faire engendrer un changement durable irréversible à l’échelle de l’Afrique : la conquête de la souveraineté et de l’unité africaines par le moyen de luttes de masse contre les dirigeants locaux et leurs alliés occidentaux est devenu le cri de ralliement de plusieurs générations de jeunes de plusieurs pays.
Il résulte de cette triple prise de conscience, l’adoption de nouveaux modèles de jom pour les nouvelles générations en question, lesquelles ont épousé successivement la même vision de rupture que Thomas Sankara qu’ils ont érigé en modèle d’inspiration pour la défense des causes africaines. C’est cette vision partagée chez tous les jeunes africains qui explique l’existence d’un jom intergénérationnel et panafricain
Ce qui caractérise le jom générationnel, c’est le partage d’une même vision pour un groupe de générations d’hommes ou de femmes pendant une période bien déterminée, manifesté par des objectifs communs de challenge dont la poursuite et l’atteinte imposent aux concernés l’adoption d’une posture attitudinale et comportementale empreinte d’esprit de jom bien adapté à la nouvelle vision générationnelle. Celle-ci en devenant le moteur et le guide d’action pour le changement, il lui sera affecté alors la réussite de celui-ci : dans chaque génération, les actions phares, les sacrifices endurés, les faits d’arme, les changements que ceux-ci ont engendrés, etc., seront gardés dans la mémoire collective pour devenir un patrimoine commun, une référence normative pour inspirer et impulser d’autres grands changements dans le futur dans tel ou tel domaine sociétal. Mais cette référence normative sera toujours associée à des figures d’homme concrets, des caractéristiques personnelles bien affirmées, des moments et des circonstances bien déterminés, etc., dont la fonction est de donner vie au système normatif.
La construction de cet esprit de jom générationnel a donc besoin tant de références historiques, factuelles et symboliques fortes, pour les besoins de repères collectifs d’identification, (ou de contre identification), devant permettre de nourrir des choix d’objectifs conséquents, d’élever et de réorienter les aspirations pour se rapprocher le plus possible de l’idéal de jom , que d’un leadership puissant qui leur donne vie, sait galvaniser durablement la génération jusqu’à ce que le nouveau jom générationnel ait permis de relever le défi générationnel. La relation entre l’engagement remarqué des « Yen A Marristes » de la fin des années 2010 contre les errements de la fin du régime de Sopi et l’émergence du mouvement des activistes au début des années 2020, très remonté contre le régime qui a succédé à celui de Sopi , ravissant à Y en a marre sa première place sur la scène de la contestation publique, illustre bien le caractère vivant de l’esprit de jom, qui peut se transmettre certes, mais aussi évoluer tant dans ses modalités d’expression que dans le fond.
La culture de jom particulière d’une génération donnée, si elle a un impact collectif bénéfique réel et durable sur la génération concernée ou encore si elle est adoptée comme un élément culturel référentiel à l’échelle nationale ou supranationale, peut bien prendre une dimension intergénérationnelle, c’est-à-dire devenir non seulement une culture de jom adoptée par plusieurs générations successives, mais aussi une culture qui s’actualise dans des formes d’action concrètes qui donnent des résultats tangibles qui affirment et réaffirment constamment l’intérêt pour le changement revêtu par une telle culture : il en est ainsi de la génération de Jules Bocandé, devenue une référence normative pour plusieurs générations de CAN, lesquelles à chaque édition de cette compétition s’efforcent de se rapprocher davantage de la victoire.
Le jom national
Si un groupe dans une communauté, un village, etc., peut s’identifier à une valeur socio-morale particulière et développer un esprit de jom fort qui peut en faire le porte-drapeau attitré ou exclusif, comme c’est le cas quand une forme d’excellence donnée dans un domaine particulier est attribuée traditionnellement à une lignée de personnages qui en sont les artisans par statut, les gardiens et les défenseurs par héritage, de la même manière tout un peuple, peut s’identifier sélectivement à une ou un ensemble de valeurs appartenant à son patrimoine socio-moral et développer, en conséquence, un esprit de jom tout aussi fort pouvant permettre de construire des modèles d’action attractifs et hautement mobilisateurs pour tous ceux qui partagent cette même part d’identité nationale : le peuple burkinabé, sous le régime de Thomas Sankara, ainsi que le peuple zoulou sous l’Apartheid, avaient atteint ce haut degré d’identification par rapport à certaines valeurs fortes de défense de la dignité et de la fierté nationales revivifiées et réaffirmées par leurs leaders charismatiques, Sankara et Mandela .
Dans cette mesure, on peut parler d’esprit de jom national, surtout si ce qui est en jeu dans la défense et la poursuite de ces valeurs socio-morales rejoint une cause nationale partagée, mobilisatrice et destinée à valoriser le sentiment de fierté du peuple et d’appartenance nationale par des actions de haute portée symbolique, quelles que soient leurs natures .
Le but visé étant toujours de relever le sentiment de dignité du peuple, ainsi que son niveau de fierté par rapport à lui-même et par rapport aux autres peuples, de telles actions doivent nécessairement permettre de poser les prémisses d’une rupture programmée et irréversible avec toutes formes d’aliénation de la souveraineté nationale dans quelque domaine que ce soit par rapport aux autres nations du monde si puissantes soient-elles. En effet, en amont de tels défis nationaux à relever par l’entremise du jom national se trouvent, d’une part, la conscience partagée d’un «mal national » né de vécus individuels et collectifs, aux conséquences à grand impact psychologique (émigration massive des jeunes, exploitation minière, mal gouvernance, corruption, etc.) ; et, d’autre part, la ferme volonté, également partagée de tous, de se débarrasser de ce « mal national », coûte que coûte , comme s’il était une « saleté ou une plaie infecte sur le corps national » dont le peuple devrait se défaire ; et qu’il ferait grâce à des actions collectives réparatrices, lesquelles pouvant être cumulatives dans le temps, jusqu’à l’obtention du résultat escompté : le relèvement du sentiment de grandeur nationale ; l’anéantissement du sentiment de petitesse nationale face aux autres nations du monde.
Le dernier exemple d’un tel sursaut du jom national demeure la victoire, tant désirée, des « Lions » de la Teranga face aux Pharaons d’Egypte lors de la finale de la CAN, le 06 février 2022 à Yaoundé : tout le peuple uni et gonflé de fierté était en liesse dans toutes les rues pour crier « Sénégal sa kanam ». Le but de l’action du jom national, soigner la dignité nationale trop souvent malmenée et blessée dans le passé était ce jour-là atteint.
L’élection présidentielle qui doit se dérouler en février 2024 verra sans doute apparaitre de nouvelles figures nationales porteuses d’un esprit de jom national manifesté dans des postures normatives, des projets et programmes politiques de réparation susceptibles, s’ils ont la chance d’être traduits en actions, de faire recouvrer au peuple sa fierté et sa dignité progressivement, surtout dans les domaines où ce sentiment s’étant beaucoup affaibli, il fallait le rehausser.
Mais pour revenir à cette volonté collective de réparation destinée à rehausser la dignité nationale, nous devons dire que pour qu’elle ait un aboutissement heureux, deux conditions majeures doivent au préalable être réunies. D’abord, il doit exister une mémoire collective du jom national constituée de références multiples, diversifiées, voire redondantes, portant sur des engagements collectifs de jom dans une diversité de domaines sociétaux : des actes de bravoure, de défis gagnés, etc., de portée nationale, légendaires ou historiquement datés, fonctionnent, dans ce cas, comme des rappels à la dignité nationale. C’est quand le cumul symbolique, mais dynamique, de ces références à l’attachement à la dignité nationale, atteint un certain seuil critique au niveau national ; seuil manifesté par des actions de défis renouvelées, que la culture du jom national va trouver plus facilement les conditions subjectives favorables pour sa consolidation et son intégration dans le patrimoine culturel national des exploits de jom.
La culture du jom national a besoin pour se constituer de l’existence d’un corpus symbolique de jom qui lui soit spécifiquement associé et dont chaque élément est à la fois un rappel et un appel. Ensuite, il doit y avoir, de temps à autre, des personnages concrets vivant dans un temps présent, porteurs d’esprit de jom national et qui s’engagent avec détermination dans la défense publique de causes nationales pour en devenir les fers de lance dans la bataille que le peuple pourrait avoir à mener pour la réalisation de ses aspirations collectives en jom national. L’existence concrète de tels personnages réactualise et renouvelle le capital symbolique de références de la mémoire collective du jom national : Marieme Diop Gueye, magistrat à la Cours Suprême de Dakar et Sibasy Faye, juge au Tribunal d’instance de Ziguinchor, sont aujourd’hui donnés en exemples pour leur refus de se plier à une quelconque autorité abusive quand il s’est agi de dire le droit sur l’affaire portant sur la radiation de Ousmane Sonko sur la liste électorale, arbitrairement, semble-t-il.
Le peuple qui avait une perception tellement négative de la justice, au point de considérer l’appareil judiciaire comme une « plaie nationale » à soigner par des actes de réparation, avait vite fait de considérer ces redresseurs de torts judiciaires comme des icônes nationales, des symboles vivant de l’esprit de jom national. Leurs noms figurent désormais à côté de ceux du juge Kéba Mbaye et du magistrat Ousmane Camara qui ont également fait montre d’un esprit de jom remarquable en des circonstances similaires dans le passé. De tels personnages doivent réunir, de ce fait, aux yeux du peuple, les caractéristiques les plus essentielles que doivent avoir ceux qui peuvent représenter la dignité nationale en ces moments précis de l’histoire et en des domaines sociétaux déterminés. Dans le domaine de la justice, c’est la détermination à dire le droit, selon son intime conviction, en refusant de se soumettre à une autorité quelconque autre que celle du droit, de la raison et de l’intime conviction. Et cela, on le fait pour être en conformité avec la déontologie du corps, afin de pouvoir rendre la justice avec dignité.
Le jom national a besoin pour pouvoir exister réellement, non pas seulement d’une indignation collective forte contre un fait ou une situation donnée, avec envie de réparation, mais aussi d’un mémoire collectif de rappel, ainsi que de personnages réels ayant une valeur symbolique forte dans la représentation de la dignité nationale. De tels personnages doivent être prêts à prendre en charge cette question de la réparation, en traduisant notamment l’envie collective en ce domaine en projet national de changement dont ils vont être les hérauts inconditionnels pour sa réalisation. Ainsi, le jom national a-t-il besoin, pour se traduire en actions collectives permanentes, de s’adosser primordialement sur un leadership fort incarné par des personnages à forte valeur symbolique, motivés de l’intérieur, volontaristes et dotés également de qualités morales et de ressources sociales conséquentes ; toutes choses susceptibles de leur permettre de poser des actes tangibles de haute portée morale pour la communauté entière : ces personnages ont en général une aura qui force l’estime collective et crée un sentiment d’identification fort vis-à-vis d’eux .
Mais le jom national, en tant qu’indignation collective, suivie d’une volonté collective de réparation d’un « mal national » dans un ou plusieurs domaines, peut, si les leaders qui l’incarnent et le manifestent primordialement sont des visionnaires, déboucher sur une vision quant à la construction, sur un long terme, d’un devenir de réparation plus globale, plus systémique et plus durable. En cela, le jom national n’est pas seulement une source de motivation pour une action de réparation collective d’un « mal national » isolé et que prendraient en charge une personne, un groupe, il est aussi une source d’inspiration pour alimenter une intelligence prospective de rupture sociétale plus globale : la réparation à envisager ne porte plus sur un domaine, mais sur plusieurs autres dont les liens sont établis et qui vont faire ensemble l’objet d’un projet de réparation plus large, d’un programme de changement social à l’échelle nationale.
En cela les porteurs de jom national sont potentiellement aussi des porteurs de projets de changement social plus global, plus total. Mais dans certaines situations, si ce projet ne trouve aucune voie de réalisation à terme pour des raisons quelconques, alors que les aspirations collectives au changement sont d’un niveau élevé, dans ce cas, de nouvelles formes expiatoires de l’expression du jom peuvent apparaitre, prenant la forme de contestations sublimées, sourdes, heurtées ou encore d’actes de désespoir. De ce point de vue, ni le phénomène de set-sétal des années 70, ni celui de Barça wala barsaq, commencé depuis le début des années 2000, ni non plus celui de la sonkorisation des stades et autres espaces publics par les jeunes, suite à l’emprisonnement du leader politique Sonko qui symbolise à leurs yeux l’esprit d’un jom national convaincant, ne sont inséparables chez ces derniers de cette quête collective de dignité nationale, mais aux résultats encore insatisfaisants.
Par ailleurs, il convient également d’insister sur le fait que les espaces sociétaux et temporels de la manifestation de l’esprit de jom national, ainsi que les besoins qui motivent cette manifestation ou encore les caractéristiques psycho-socioculturelles des acteurs qui portent et incarnent cet esprit peuvent varier selon les conjonctures. En particulier l’esprit de jom peut s’incarner à un moment donné dans des personnages bien déterminés et s’exprimer dans des faits de grande importance répondant à une demande sociale nationale du peuple pour relever sa dignité ; mais à un autre moment, ces mêmes personnages, qui, naguère, étaient les hérauts du jom national, peuvent à un autre moment, suite à des actions impopulaires réellement commises ou à eux prêtées, mais dans tous les cas en contradiction avec l’esprit des premières, être ceux auxquels le peuple ne voudra plus s’identifier. Cela suppose que la morale de l’esprit de jom impose au-delà de l’adhésion à des valeurs fortes, des actions en cohérence avec celles-ci, une continuité de sens dans les conduites des personnages sensés l’incarner. L’esprit de jom doit toujours se mériter à chaque instant, de sorte que l’aura nationale de celui qui l’incarne ne se faiblisse point.
C’est ainsi qu’alors que sous le premier régime libéral de la première alternance de 2000 à 2012 les besoins d’infrastructures, de renforcement de la démocratie et d’équité sociale étaient une demande sociale nationale (infrastructures, mais mal-gouvernance, injustice, etc.) largement satisfaite par des réalisations tangibles, ce qui aurait dû faire des dirigeants concernés les porte-drapeaux du jom national, mais ce ne fut malheureusement pas le cas, pour la simple raison qu’ils n’ont pas su, par la suite, assurer une parfaite continuité de sens entre ces réalisations et les actions qu’ils ont eues à poser par la suite au cours de leur mandat : des scandales de mal gouvernance, des tentatives d’accaparement familial du pouvoir politique, etc. Cette rupture de sens, en rompant la confiance et l’espoir que le peuple avait placés en eux pour réaliser d’autres belles choses permettant de rehausser davantage son sentiment de dignité nationale, a fini par installer un sentiment général de contre identification d’une partie importante du peuple à leur endroit.
Leur aura nationale ayant baissé, ils n’incarnent plus le jom national, ou en tout cas pas aussi fort qu’avant. Les dirigeants de la deuxième alternance politique intervenue en 2012 ont subi pratiquement le même sort, car après avoir renforcé de façon très significative le tissus infrastructurel national et promis une gestion sobre et vertueuse, laquelle correspondait parfaitement à la demande sociale nationale du moment , ils ont su par la suite inscrire leurs actions dans une logique de rupture par rapport à leurs projets de départ pour le peuple : accusés de mal gouvernance politique, judiciaire, de corruption tous azimuts par une frange de plus en plus irritante du peuple, celui-ci ne tardera pas à développer un fort sentiment de contre identisation à leur endroit. Du coup, ils n’incarnent plus l’esprit de jom national, nonobstant les belles œuvres infrastructurelles réalisées, celles tenant une mince place dans la pensée populaire du jom national.
Un autre fait important qu’il importe également de souligner est que des personnages incarnant l’esprit de jom national peuvent être injustement souillés par des actes scandaleux à eux prêtés mal intentionnellement, ce qui peut drastiquement faire baisser, en ce moment, leur aura nationale. Mais une réhabilitation peut s’en suivre à un autre moment, suite à des investigations qui vont rétablir la vérité des faits, permettant ainsi au personnage incréé tout le crédit du jom national perdu. L’esprit de jom devant toujours se mériter, c’est pour cela également que l’expression de son contenu peut changer d’une époque à une autre, pour pouvoir être toujours en adéquation avec les exigences de la demande sociale nationale du moment en termes de valeurs à mettre en exergue et à défendre, de types d’actions à mener, de façon d’être, de posture à prendre face aux évènements.
Sous l’angle de l’histoire, le même constat de changement de forme et d’objet de l’esprit de jom selon les conjonctures peut bien s’observer. C’est ainsi qu’à l’époque précoloniale où l’esprit chevaleresque prédominait dans tous les royaumes de la Sénégambie, le jom national, ou ce qui pouvait en tenir lieu, était incarné par les grandes familles de la noblesse de sang et se manifestait dans la défense farouche de la souveraineté des territoires qu’elle contrôlait et le refus de la servitude pour leur groupe d’appartenance et surtout pour les nobles de sang ; par contre à l’époque de la conquête coloniale proprement dite où la résistance à la pénétration française s’organisait autour des chefs religieux musulmans qui voyaient en cette pénétration une menace pour la réussite de leur projet d’islamisation, le jom national s’appuyait, non pas seulement sur les valeurs chevaleresques ambiantes et celles liées à la défense de la souveraineté des territoires, mais aussi sur celles de la morale religieuse émergente et principalement sur les dogmes associés à la croyance islamique ; quant à l’époque coloniale, ce sont particulièrement les syndicalistes, avec notamment leur ferme opposition au travail forcé, à l’inégalité des traitements entre travailleurs de race blanche et ceux de race noire exerçant le même emploi, et leur intransigeante revendication pour l’indépendance politique du pays qui incarnaient la dignité nationale et l’esprit de jom national ; dans la période post indépendance où l’unité nationale devait être affirmée pour éviter des guerres civiles honteuses et dévastatrices et où également chaque pays devait consolider et affirmer sa souveraineté à tous les points de vue sur la scène internationale, l’esprit de jom national était incarné par tous ceux qui œuvraient pour la consolidation de l’unité nationale, le renforcement de la souveraineté nationale et internationale sur tous les plans.
Les icones et figures de proue incontestables de ce jom national étaient, pendant plusieurs dizaines d’années après les indépendances des hommes politiques comme Patrice Lumumba, Thomas Sankaré, Mamadou Dia pour le Sénégal, etc., des hommes de science, comme Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, etc., des hommes d’affaire comme Djily Mbaye , Ndiouga Kébé, ou de culture, comme le sculpteur Ousmane Sow, le cinéaste Sembene Ousmane, etc., lesquels ont su développer un certain esprit de patriotisme dans l’exercice de leurs fonctions ou activités : ils étaient tous une source de grande fierté pour leur peuple, pour leur nation . De nouvelles figures de jom national sont actuellement dans un processus avancé de construction.
En définitive, l’esprit de jom est non seulement une source de motivation pour le changement personnel, mais également un puissant facteur d’engagement national pour une cause nationale de changement. Cette compétition liée à l’esprit de jom est d’autant plus forte que les acteurs engagés sont plus proches socialement, géographiquement, historiquement, etc., les uns des autres, ce qui est un atout pour le développement de l’esprit d’émulation entre ces derniers qui devient de ce fait même un puissant outil culturel pour le développement personnel, la mobilité sociale ascendante, le développent local et le développement national.
Pr Abdoulaye NIANG,Professeur Titulaire de Sociologie, Université Gaston Berger et Dr Serigne SYLLA,Département de Sociologie / Laboratoire GERM (Université Gaston Berger de Saint-Louis)


