Le phénomène des migrations vers des horizons lointains à la recherche d’opportunités meilleures est vieux comme le monde.
Au Sénégal, comme dans une bonne partie de l’Afrique de l’Ouest, cette quête a rythmé les mouvements de populations depuis des siècles. Toutefois, ce qui était jadis un déplacement stratégique lié aux échanges commerciaux, aux conquêtes ou aux opportunités économiques, a progressivement pris une tournure dramatique: celle d’un exode suicidaire. Aujourd’hui, la migration irrégulière n’est plus seulement une option pour tenter sa chance, elle est devenue un symbole d’échec collectif, porté par des pressions sociales et familiales qui enferment les jeunes dans un dilemme tragique: partir ou mourir.
Héritages historiques et racines anciennes du phénomène
Bien avant la colonisation, les sociétés ouest-africaines connaissaient des flux migratoires liés au commerce transsaharien et aux dynamiques impériales. Les témoignages historiques, notamment ceux rapportés par Djibril Tamsir Niane dans Histoire des Mandingues de l’Ouest, révèlent que les périodes charnières de l’empire du Mali (XIIᵉ-XVᵉ siècles) ont vu d’importants déplacements de populations. Les échanges commerciaux et les stratégies d’expansion politique dictaient alors la mobilité, dans un contexte où migrer signifiait surtout accéder à de nouvelles opportunités ou renforcer un pouvoir collectif.
Plus tard, après les indépendances, une nouvelle dynamique se met en place. Les vagues migratoires vers la France, métropole coloniale, s’intensifient pour répondre aux besoins de main-d’œuvre dans une Europe en reconstruction. La migration était alors volontaire, encadrée et surtout perçue comme un chemin légitime de réussite. Le migrant devenait un héros familial, un bienfaiteur communautaire, celui qui assurait des lendemains meilleurs à sa parenté.
Le mythe de l’eldorado et la construction d’un imaginaire destructeur
Avec le temps, un imaginaire s’est cristallisé: celui d’un Occident brillant, luxueux, où tout semble facile et accessible, en opposition à une Afrique présentée comme misérable, incapable de nourrir ses enfants. Cet imaginaire a été entretenu par la propagande occidentale relayée par la presse, mais aussi par les récits embellis des premiers migrants.
Ce contraste a eu un double effet dévastateur:
• Il a installé chez beaucoup de jeunes Africains un complexe d’infériorité face à l’Occident.
• Il a discrédité les sociétés africaines aux yeux de leurs propres enfants, qui les perçoivent comme des espaces sans avenir.
La pression familiale et l’éthique sociale dévoyée
Au Sénégal, l’éthique sociale repose traditionnellement sur la solidarité plurielle et l’entraide. Toutefois, cette solidarité a glissé vers une forme de parasitisme social généralisé. La réussite individuelle n’est pas perçue comme un accomplissement personnel, mais comme une obligation communautaire.
Ainsi, les jeunes se voient imposer la responsabilité de sortir toute une famille -parfois élargie- de la misère. La migration devient dès lors un impératif, presque une injonction morale. Ceux qui réussissent à partir sont glorifiés, ceux qui restent sont stigmatisés comme des ratés. Le poids de cette pression contribue à transformer le rêve migratoire en obsession, puis en compulsion suicidaire.
L’ère des migrations suicidaires: « Barça ou Barsakh »
À partir des années 1990, avec l’échec des politiques d’ajustement structurel, la crise économique et le chômage massif des jeunes, la migration prend un visage tragique. C’est l’ère du slogan « Barça ou Barsakh » – Barcelone ou la mort.
Des milliers de jeunes embarquent sur des pirogues de fortune pour traverser l’Atlantique. D’autres, via les routes sahariennes, tentent de rejoindre le Maghreb pour franchir ensuite la Méditerranée. Beaucoup n’arriveront jamais.
Il est estimé que de 2014 à nos jours, l’Afrique a vu plus de 70 000 de ses enfants périr dans l’océan Atlantique, le désert du Sahara et la mer Méditerranée. Les chiffres pourraient être supérieurs. Portés à l’horizon 1990, il ne serait pas exagéré d’évaluer ce chiffre à plus de 100 000.
Les ressorts de la frénésie migratoire
Comment expliquer une telle détermination à braver la mort alors que le continent africain regorge d’opportunités inexploitées?
Le mirage occidental: Les récits enjolivés des migrants installés en Europe alimentent une vision faussement idyllique.
La quête du gain rapide: Dans une société où l’ascension sociale est jugée à l’aune des biens matériels, partir est perçu comme la voie la plus rapide vers la réussite.
L’échec des politiques nationales: Faiblesse des systèmes éducatifs, corruption, absence de perspectives économiques réelles.
La complicité familiale: Loin de décourager, les familles financent souvent ces voyages mortels, considérant le migrant comme un investissement collectif.
Une réalité désenchantée de l’autre côté
Ceux qui parviennent en Europe se heurtent à une autre réalité. Loin de l’eldorado promis, ils sont cantonnés dans des emplois précaires, sous-payés, souvent illégaux. Beaucoup vivent dans la marginalité, sans statut, dans une lutte permanente pour la survie.
Là encore, une fracture se crée: ces migrants, malgré leurs difficultés, taisent souvent leurs souffrances pour continuer à envoyer de l’argent et préserver le mythe qui entretient la pression sur les générations suivantes.
Le cas du Sénégal illustre à quel point la migration suicidaire est l’expression d’un mal sociétal profond. Elle ne traduit pas seulement un désir de mobilité, mais l’effondrement d’une éthique sociale, la faillite des élites politiques et la déformation des solidarités familiales.
Il est imperatif que des initiatives urgentes soient entreprises pour briser ce phénomène qui s’inscrira dans les annales de notre histoire comme une tragedie de nos temps comparable a la traite negriere. Cela passera par engager un debat national sans complaisance sur la question, sur ses soubassements sociaux, culturels, économiques et politiques.
Le défi est là, il est enorme et est à trois niveaux ou plus:
• Redefinir les paradigms de valeurs dans les familles, pour que les jeunes ne soient plus amenés a porter le fardeau et la responsabilité de l’echec de leurs parents (le concept dévoyé du “Tekki”).
• Eduquer et Redonner confiance aux jeunes dans leur pays, en conscientisant et en créant des opportunités économiques et un environnement politique crédible.
• Réhabiliter et redefinir l’éthique sociale, pour que la réussite ne soit plus associée à la prise en charge de tous ou a la fuite, mais à la capacité de construire un avenir digne ici pour soi d’abord.
Sans cela, la spirale des « migrations suicidaires » continuera de faucher des vies, d’appauvrir moralement les sociétés et de renforcer l’illusion d’un Occident salvateur.

Moustapha BARRY
Melbourne (Australie)


