Perdues entre les forêts touffues de mangrove et les affluents du fleuve Casamance, Sifoka et Vendaye ont dompté des lois de la nature en scellant leur union par l’érection d’une digue de liaison terrestre. Cette voie piétonne, d’environ 700 mètres, a vu le jour en 2020. Elle est, depuis lors, un symbole entretenu par les habitants des deux îles.
OUSSOUYE- Jean Pierre Gomis dit Agolène, opérateur touristique, et David Ndao, enseignant en service à Diembéring, respectivement originaires de Sifoka et de Vendaye, ont répondu, le dimanche 7 juin dernier, à l’appel de la communauté. La corvée du jour consiste à renforcer la digue reliant les deux villages situés dans la commune de Diembéring. « Ce sont des travaux auxquels nous n’avons pas le droit d’être absents. Nous sommes des exemples dans nos villages respectifs. La logique voudrait que l’on soit la locomotive de cette activité d’intérêt communautaire, compte tenu de l’importance que la digue représente pour nos parents, les générations actuelles et futures », confie Agolène. Il a quitté son campement niché sur l’île de Djirouatou, à 15 minutes de Vendaye, en péniche motorisée, pour répondre à l’appel du peuple.
David, surnommé Gandida, et Agolène sont des cousins germains. « Cette digue est l’une des plus grandes, sinon la plus grande et la plus importante œuvre réalisée entre Sifoka et Vendaye », renchérit M. Ndao. Elle a supprimé, poursuit-il, les difficultés liées à la mobilité entre les deux villages. Par conséquent, insiste Gandida, elle renforce les liens qui ont toujours existé entre les deux îles. Son père, Gilbert Ndao, présent à cette activité, apprécie. « Toutes les populations se sont mobilisées. Cet engouement me rassure quant à l’avenir entre les deux villages », réagit celui qu’on appelle « tonton Gilbert » dans les îles du Kassa. Ce dernier est aussi le prêtre du bois sacré de Vendaye, là où les deux villages font l’initiation appelée « Bukut » en pays Diola.
Une œuvre utile
Depuis l’érection de la digue, en 2020, « tonton Gilbert » n’a jamais manqué le rendez-vous annuel de renforcement de la piste. Malgré son âge avancé (70 ans), il tient à respecter son « serment ». En effet, renseigne David Ndao, l’idée de la création de la digue qui devait traverser une forêt de mangrove est née dans le bois sacré. « C’était en pleine période de Covid-19. En ce moment, les deux villages préparaient leur « Bukut ». Il y avait beaucoup de rencontres dans le bois sacré. C’est lors de l’une d’elles que l’idée de faire une digue est née », renseigne-t-il. Celle-ci, indique M. Ndao, a été très vite adoptée parce que l’édifice permettrait aux habitants de gagner en temps et aussi d’économiser en évitant de faire le contournement en pirogue.
Dès lors que l’engagement a été pris dans le bois sacré, insiste-t-il, la réalisation de la digue était une obligation. « Nous avons donc profité de la période de confinement, avec tous les jeunes qui sont revenus, pour commencer les travaux qui ont duré plus de trois mois. Nous avons sué, nous avons également saigné financièrement pour percer la forteresse de mangrove qui se trouve entre les deux villages. Mais, au bout du compte, nous nous estimons fiers d’avoir réalisé un ouvrage qui paraissait utopique au départ », s’enorgueillit Gandida.
Au-delà de son caractère symbolique, la digue Vendaye–Sifoka a une grande portée sociale sur les deux villages. « Pendant l’initiation qui a eu lieu en 2021, elle a réglé la question des déplacements. Les populations et leurs hôtes pouvaient faire des va-et-vient à n’importe quelle heure entre les deux îles. Alors que cela aurait été impossible si elle n’existait pas vu que les pirogues assurant la liaison étaient en nombre très limité, et donc, ne pouvaient pas prendre tout le monde », souligne Agolène.
Les difficultés liées à la prise en charge sanitaire ont également sauté. « Vendaye abrite le poste de santé. S’il n’y avait pas la digue, tout malade de Sifoka serait obligé de prendre une pirogue pour s’y rendre », note Marc Diatta, infirmier-chef de poste de Vendaye.
Cette digue, appelée « Huguindène » par les populations insulaires, est un exemple du don de soi pour la communauté. Tous les travaux, à l’exception du petit pont à l’entrée de Vendaye, ont été financés et exécutés par les habitants des deux localités. Mais, ils sont conscients de la qualité artisanale de l’ouvrage. « Nous souhaitons vraiment que les pouvoirs publics récompensent les efforts fournis en nous dotant d’une digue moderne et durable », plaide M. Ndao.
Kathafa B. H. M. KANFOUDY (Correspondants)

