Chers enfants, j’ai l’aspiration de me poser dans une ombre en demi-teinte, or j’ai été vouée à la transmission. Je continuerai à être cette passeuse de lumière. Puisse-t-elle éclairer avec douceur et bienveillance vos chemins ». C’est avec cet écrin de lumière qu’Anta Germaine Gaye voudrait entrer dans cette interview. Immense artiste visuelle et intellectuelle, à travers ses mots se dessine le portrait d’une artiste sensible et exigeante, dont le travail explore autant l’intime que les résonances universelles de l’art.
Vous êtes née à Saint-Louis en 1953, une ville traversée par l’histoire, l’élégance et le métissage culturel. Quels souvenirs d’enfance continuent aujourd’hui d’habiter votre imaginaire d’artiste ?
Je voudrais, en ouverture de ce propos, faire une prière à la mémoire de celui qui a restauré mon regard et balisé mon chemin. Il se nommait Abibou Mbaye, philosophe par essence et de métier. Sa pensée a éclairé mes pas, sa présence continue d’habiter mon regard sur le monde. Il nous a précédés le 7 mai, il y a vingt-neuf ans. Amiin.
Je suis née à Saint-Louis du Sénégal en février 1953. Mon père était docteur vétérinaire et siégeait également au Conseil général. Ma mère, institutrice, appartenait à cette génération de femmes formées à l’École normale de Rufisque pendant la guerre, auprès de Germaine Le Goff. Très tôt pourtant, ma vie s’est construite entre plusieurs espaces. À deux ans, après mon sevrage, mes parents m’ont envoyée vivre chez ma grand-mère maternelle à Dakar. Mon frère venait de naître, ma petite soeur est restée avec eux, et moi j’ai grandi auprès de cette grand-mère qui m’a beaucoup façonnée.
Mais lorsque je replonge dans mes souvenirs, ce sont d’abord des visages de femmes qui me reviennent. Mes « badiennes » (tantes paternelles), mes cousines, toutes ces parentes saint-louisiennes qui passaient sans cesse à la maison ou y séjournaient. Plus tard, pendant les vacances, j’allais auprès de la famille à Saint-Louis. Et partout, je retrouvais cette même élégance, cette même chaleur humaine.
Je garde surtout le souvenir de femmes magnifiques. Des femmes pudiques, vives, drôles, pleines d’esprit. Elles savaient accueillir, mettre les autres à l’aise, donner aux gens le sentiment d’avoir de l’importance. C’était un véritable art de vivre. Une manière d’habiter le monde avec dignité et délicatesse. Cela m’a profondément marquée et c’est resté une référence intime dans ma vie comme dans mon travail.
Je crois même que je suis devenue Saint-Louisienne par amour de cette ville autant que par naissance. Saint-Louis m’a séduite par son rythme, sa manière d’être, sa façon de fabriquer de la beauté dans le quotidien. Vous savez, les gens des quatre communes portent des héritages multiples. Il y a eu tellement de croisements, tellement d’interpénétrations culturelles. Mais malgré cela, je me définis avant tout comme Saint-Louisienne.
Mon univers familial était très vaste. Il y avait mes parents, mes grands-parents, les cousins, les cousines, mais aussi des parents venus du monde rural qui séjournaient chez nous. Mon père tenait énormément à ce que nous gardions un lien fort avec nos origines et avec les traditions. Il envoyait souvent mes frères passer les vacances dans le Waalo ou dans la vallée du fleuve pour apprendre le Coran, découvrir d’autres modes de vie, comprendre aussi certaines réalités humaines.
Quand mes parents ont quitté Saint-Louis pour Dakar, mon père a intégré le gouvernement du président Léopold Sédar Senghor. Nous avons vécu à Fann Résidence. Nous avions une maison ouverte, avec un « daara » où les enfants du quartier venaient apprendre le Coran. Malgré le confort dans lequel nous vivions, mon père tenait absolument à maintenir les liens avec notre famille du fleuve. Ces attaches ont énormément compté dans ma construction intérieure.
Et puis il y avait les livres. J’ai énormément lu.
Quels types de livres vous attiraient ?
Des romans surtout, mais aussi beaucoup d’autres choses. Je lisais parfois des textes que je ne comprenais pas encore totalement, mais qui ouvraient déjà quelque chose en moi. Les livres m’ont appris à rêver, à regarder le monde autrement, à habiter les mots. J’ai aussi appris à aimer la solitude.
À Fann Résidence, la vie était assez calme. Quand nous allions à la Médina voir des proches, c’était un autre univers : vivant, bruyant, débordant d’énergie. On n’avait même plus envie de repartir. Cette coexistence entre le calme et l’effervescence a certainement nourri ma vie intérieure.
Après mes études de lettres à l’Université de Dakar, j’ai compris que je ne pourrais pas me contenter d’un parcours classique. Enseigner les lettres ne suffisait pas à exprimer tout ce que je portais en moi. Je sentais profondément que j’étais une artiste. Pas seulement dans le sens de produire des oeuvres, mais dans cette manière particulière de regarder les êtres, les émotions, les matières.
Quand j’ai décidé d’intégrer l’École nationale des arts, mon entourage a été très surpris. On trouvait cette décision extravagante. Mais ma mère, qui travaillait dans l’orientation des étudiants, m’a encouragée à passer le concours de l’École normale supérieure d’éducation artistique. Elle savait ce que représentait la sécurité d’un statut d’enseignante. À l’époque, j’ai accepté presque à contrecoeur, comme si je faisais une concession.
Avec le recul, je comprends aujourd’hui à quel point cette décision a été importante. Cette stabilité m’a donné une liberté immense. Je pouvais créer sans dépendre du marché, sans chercher à produire ce qui plaisait forcément. Je pouvais suivre ma propre nécessité intérieure.
Forcément, dans mon travail, il y a tout ce que j’ai traversé : les femmes de mon enfance, la mémoire de Saint-Louis, les traditions, les récits familiaux, les lectures, les silences aussi. Tout cela continue aujourd’hui de vivre dans mes oeuvres.
La littérature a-t-elle influencé votre travail artistique ?
Ce que j’ai lu a surtout influencé ma vision du monde. Les livres vous apprennent à regarder, à ressentir, à questionner. À l’époque, nous étions nourris d’une littérature qui n’était pas forcément issue de notre terroir. Certains parleraient d’acculturation. Moi, cela ne m’a jamais dérangée. Mon père disait toujours que certaines choses appartiennent à l’humanité entière. La beauté n’est ni noire, ni blanche, ni rouge. Quand une musique vous bouleverse, vous ne demandez pas qui l’a composée. Soit cela vous touche, soit cela ne vous touche pas.
C’est ce que j’ai toujours essayé de transmettre à mes élèves. Je les emmenais dans des musées, dans des expositions, au théâtre. Je leur apprenais à mettre des mots sur ce qu’ils ressentaient. Je leur disais : si une oeuvre vous plaît, c’est important. Si elle vous dérange aussi, c’est important. Ce qui compte, c’est votre rencontre avec elle. Pas ce qu’on vous dit de penser.
Ma formation littéraire m’a donné des outils pour réfléchir, analyser, établir des liens entre les choses. Elle m’a ouvert l’esprit. Une formation universitaire laisse toujours une méthode intérieure. Même lorsqu’on emprunte ensuite un autre chemin.
Quels maîtres ou quelles rencontres ont particulièrement marqué votre parcours ?
Il y a d’abord ce directeur de l’école qui a refusé de céder lorsque mon père est venu demander mon départ. Mon père pensait sincèrement que l’art n’était pas une voie sérieuse. Pour lui, c’était une fantaisie, une extravagance. Ce directeur lui a répondu que j’avais ma place dans cette école, que j’avais la vocation et le niveau. Je lui dois énormément.
Il y a aussi Alioune Badiane, qui a été un véritable monument de savoir et qui m’a beaucoup soutenue. Il y a également mon prof de pédagogie et d’histoire de l’art, Michèle Strobel. Elle a écrit le livrede référence avec le photographe Michel Renaudot « La peinture Souwere au Sénégal ». Je peux aussi citer Mangion qui était mon prof de Couleur, il a forgé mon audace pour la couleur. Et puis Daniel Corvizi, qui nous enseignait la sculpture et le volume avec une grande générosité humaine.
Je pourrais citer beaucoup d’autres personnes, parce qu’au fond cette école est devenue ma famille. Mes camarades étaient aussi comme des frères et des soeurs. Nous avons grandi ensemble dans cette passion commune.
Vous participez dès les années 1980 à de grandes expositions, notamment autour de l’art contre l’apartheid. Que retenez-vous de cette période ?
C’était une période extrêmement forte. Une révolution personnelle aussi. J’étais confrontée à des univers nouveaux, à des artistes prestigieux, à des débats immenses. Cela m’a ouvert des horizons incroyables. J’ai rencontré des peintres avec lesquels j’ai noué des liens très forts, comme Souleymane Keïta. C’est lui qui m’a fait participer à l’une de mes premières grandes expositions avec des artistes déjà reconnus.
Nous avions aussi participé à l’exposition « Art contre l’Apartheid » au Musée Dynamique. Le Président Léopold Sédar Senghor était venu la visiter. J’ai encore des photos de ce moment. C’était une période d’effervescence artistique et politique très intense. Aujourd’hui, quand je regarde certaines tensions sur le continent africain, je me demande parfois ce qu’est devenu ce rêve panafricain. À l’époque, nous pensions réellement construire quelque chose de commun. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression que nous marchons sur la tête.
Comment avez-vous vécu vos premières confrontations avec le public ?
À ma sortie de l’école, avec un camarade de promotion, nous avons monté une exposition autour de nos travaux de recherche. Lui travaillait sur le « Boukout » en Casamance. Moi, je travaillais sur l’apparat de la femme musulmane des quatre communes. Je me suis appuyée sur des souvenirs, sur des photographies, sur des formes, des couleurs, des silhouettes qui habitaient ma mémoire depuis l’enfance. Toutes ces femmes que j’avais admirées à Saint-Louis.
Cette exposition a rencontré un très grand succès. Elle parlait aux gens. Elle réveillait une mémoire collective, une nostalgie aussi. Et à partir de ce moment-là, j’ai continué à exposer, à travailler, à produire. Je crois qu’au fond, ce qui m’animait était très simple : je faisais quelque chose que j’aimais profondément, et ce travail rencontrait les autres. Il y avait une interaction humaine. C’est cela qui me portait.
Propos recueillis par Amadou KÉBÉ

