Nommé coordonnateur du Projet de mobilier national en août 2024, Ibrahima Tall porte l’ambition de repositionner l’artisanat sénégalais au cœur de la commande publique. Entre valorisation de l’identité culturelle, modernisation des ateliers, territorialisation de la production et promotion du « consommer local », il revient sur les réformes engagées, les défis du secteur et les perspectives du plan stratégique 2025-2029.
Vous dirigez aujourd’hui le Projet de mobilier national. Pouvez-vous d’abord nous présenter cette initiative et sa vocation ?
Le projet existe depuis 1997. À l’époque, les autorités avaient jugé nécessaire de mettre en place une initiative permettant d’associer au mobilier de bureau et d’appartement une touche culturelle sénégalaise. L’idée était de mobiliser des designers et des artisans qualifiés afin de traduire notre identité culturelle à travers le mobilier. L’objectif est que, dès qu’on entre dans une administration, on puisse reconnaître immédiatement qu’il s’agit d’une administration sénégalaise.
Près de trente ans après sa création, quel bilan faites-vous de l’évolution du projet ?
Il y a eu des résultats concrets. Un concours national du mobilier avait notamment été organisé à l’époque. À son issue, 74 prototypes avaient été réalisés. Il s’agit de modèles de mobilier de bureau et d’appartements pouvant être reproduits et diffusés à travers des formations destinées aux artisans. Cela permet de standardiser certains modèles et d’assurer une meilleure qualité de production. Aujourd’hui, ces prototypes commencent à dater. Il devient donc nécessaire de les renouveler à travers un nouveau concours.
Où en êtes-vous dans la préparation de ce nouveau concours ?
Le projet est actuellement en phase de préparation avec le ministère. Cette fois-ci, nous envisageons de produire 25 nouveaux prototypes couvrant plusieurs filières artisanales.
Les artisans demandent depuis longtemps une meilleure intégration dans la commande publique, notamment à travers le quota de 15 %. Quelle est votre position sur cette revendication ?
L’objectif est de réduire le déficit de la balance commerciale. Au lieu d’importer du mobilier, nous voulons favoriser une production locale assurée par les artisans sénégalais. Les 15 % évoqués à l’époque constituaient davantage un objectif qu’une obligation légale. Il n’existait ni décret ni loi imposant aux structures publiques de réserver une part des marchés aux artisans. Le défi aujourd’hui est donc d’aboutir à un cadre réglementaire plus contraignant. Il faut toutefois saluer les efforts du nouveau gouvernement. En 2024, le ministère des Finances a pris un arrêté fixant des quotas pour les acteurs de l’économie sociale et solidaire, avec un minimum de 5 % des marchés publics qui doivent leur être attribués.
Les artisans sénégalais sont-ils aujourd’hui en mesure de répondre aux exigences de qualité et de volume de la commande publique ?
C’est justement là que le Projet de mobilier national intervient. Si l’on veut intégrer les artisans dans la commande publique, il faut d’abord s’assurer qu’ils disposent des compétences et des équipements nécessaires pour répondre aux normes de qualité. Nous travaillons donc au renforcement des capacités, à l’équipement des ateliers et à l’accompagnement technique. Avec l’Arcop, l’Autorité de régulation de la commande publique, nous formons également les artisans aux procédures de soumission aux marchés publics.
Quelles sont aujourd’hui les principales filières accompagnées par le projet ?
Nous nous intéressons aux secteurs où les importations sont les plus importantes, notamment dans l’administration. Il s’agit principalement du mobilier de bureau et d’appartement, de la menuiserie de bois et du métal, des tables-bancs scolaires, du textile et des tenues professionnelles, de la mécanique automobile, de la maroquinerie et des équipements militaires, ainsi que du Btp. L’objectif est de territorialiser la production et de faire en sorte que ces besoins soient couverts localement par les artisans sénégalais. Il y a, par exemple, les chaussures militaires, les ceintures militaires, les étuis d’armes ou encore le matériel de la cavalerie de la gendarmerie. Il y a également le parc automobile de l’État. L’idée est de faire en sorte que ces marchés reviennent davantage aux artisans locaux.
Vous avez également lancé la plateforme « Sunuy Artisan ». Quel rôle joue cet outil dans votre stratégie ?
À mon arrivée, nous avons réalisé une cartographie des artisans afin de disposer d’une base de données fiable. Ce travail nous a permis d’identifier plusieurs besoins, notamment en matériel et en accompagnement. Nous avons alors lancé un projet d’« ateliers de référence » dans plusieurs départements, notamment à Kédougou, Kolda et Podor. Dans ces zones pilotes, nous avons équipé des ateliers de mécanique avec du matériel de diagnostic de dernière génération. D’autres ateliers ont reçu des machines à coudre, des équipements de menuiserie et divers outils professionnels. Parallèlement, nous avons développé une application mobile appelée Sunuy Artisan, disponible sur Play Store et App Store. Cette plateforme permet aux utilisateurs de localiser et de contacter rapidement des artisans proches de chez eux. Par exemple, une personne en panne peut facilement identifier un mécanicien situé dans sa zone.
Cette initiative s’inscrit-elle dans une politique de territorialisation des services artisanaux ?
Absolument. L’idée est que, dans chaque département, les services administratifs – préfectures, écoles, forces de défense, services techniques – puissent faire appel aux artisans locaux pour leurs besoins en entretien, réparation ou fabrication.
Quels résultats concrets avez-vous enregistrés depuis votre arrivée en 2024 ?
La plateforme nous a permis de mieux connecter les artisans à l’administration et aux utilisateurs. Nous avons également enregistré des résultats importants dans le mobilier de bureau grâce à la collaboration avec la Direction du matériel et du transit administratif (Dmta).
Malgré certaines contraintes liées au Code des marchés publics, des réalisations de plus de deux-milliards de Fcfa ont déjà été effectuées avec les artisans. Par ailleurs, le programme des tenues scolaires, conduit avec le ministère de l’Éducation nationale, a également donné des résultats satisfaisants.
Quelles sont les priorités du plan stratégique 2025-2029 ?
Le plan stratégique repose principalement sur la modernisation des infrastructures artisanales. Dans cette dynamique, nous prévoyons la mise en place de centres de ressources artisanales et de centres d’usinage équipés de machines de dernière génération. L’objectif est simple : tous les artisans ne peuvent pas acheter individuellement des équipements lourds.
Ces centres permettront donc aux professionnels de venir utiliser les machines selon leurs besoins. Un premier centre d’usinage sera bientôt construit à Diamniadio. Un autre est prévu à Kolda. Le plan stratégique met également l’accent sur la normalisation des produits artisanaux. En collaboration avec l’Association sénégalaise de normalisation, nous voulons établir des standards de qualité pour chaque produit afin d’améliorer les finitions et d’assurer une production conforme aux exigences du marché.
Entretien réalisé par : Elhadji Ibrahima THIAM

