Joyau architectural planté au cœur du Plateau, le marché Kermel a longtemps incarné le rendez-vous chic des approvisionnements à Dakar. Aujourd’hui, entre la percée des livraisons à domicile, la concurrence des grandes surfaces et le départ des expatriés, ses allées bruissent d’une nostalgie. Les commerçants y guettent des clients devenus rares.
Il faut d’abord embrasser du regard la forme du bâtiment, une silhouette en forme de pagode coiffée d’un dôme pointu, semblable à un majestueux chapiteau de cirque posé au milieu de l’agitation urbaine du centre-ville. Devant les grilles en fer forgé du marché Kermel, le tumulte du Plateau semble soudainement s’apaiser. Une fois franchie l’une des portes, une tout autre atmosphère enveloppe le visiteur.
À l’intérieur, une tout autre ambiance accueille le client. Quelques voix s’élèvent ici et là pour négocier le prix d’un kilogramme de carottes, tandis que d’autres s’interpellent joyeusement d’un étal à l’autre pour commenter les actualités brûlantes de la journée. La lumière, filtrée par une haute verrière, tombe en nappes douces sur les étals. Au-dessus des têtes, une vaste coupole s’élève, soutenue par une ossature en fer. Le regard du promeneur se perd avec fascination dans les coursives de ce lieu emblématique du commerce dakarois.
Ce marché, qui faisait autrefois les beaux jours de la capitale sénégalaise, semble perdre sa notoriété ces dernières années. Le prestige d’antan s’étiole lentement au fil du temps, laissant place à une nostalgie diffuse chez les tenants des comptoirs qui assistent, impuissants, à la désertion des allées.
Occupée à achalander son échoppe spartiate de légumes frais, réorganisant ses pyramides de tomates, de navets et de gombos, une sacoche en cuir usé pendue autour du cou pour ranger la maigre recette du jour, Fatou Ndiaye, une commerçante, raconte avec émotion ce qui forgeait le mythe incomparable de Kermel.
« Le nom même du marché faisait penser au luxe, un endroit chic que tout le monde rêvait de venir visiter », se souvient-elle, avec un brin de nostalgie.
Autrefois, argue la commerçante, la clientèle était diverse, cosmopolite et exigeante. Il y avait des cadres de la haute administration, des expatriés blancs, des commerçants chinois, des grossistes indiens. Ils venaient tous des quatre coins de la presqu’île du Cap-Vert pour chercher des provisions d’une qualité rare que l’on ne trouvait nulle part ailleurs à Dakar. « Kermel, c’était le ventre haut de gamme de la ville », dit-elle.
Maintenant, le marché n’enregistre plus du tout cette forte affluence qui congestionnait les allées circulaires dès l’aube. En effet, explique la commerçante avec une pointe d’amertume dans la voix, le comportement des consommateurs dakarois a été profondément bouleversé ces dernières années par l’irruption des nouvelles technologies de communication, l’essor du numérique et la modification radicale des rythmes de vie urbains.
Les clients fortunés ou pressés préfèrent désormais passer commande à distance, depuis leur bureau climatisé ou leur villa des Almadies. Par le truchement des livreurs à moto, qui sillonnent la capitale à longueur de journée, les marchandises voyagent toutes seules.
« Les acheteurs ne viennent plus sur place tâter le produit, apprécier la fraîcheur des fruits et légumes, discuter de la pluie et du beau temps avec leur détaillant habituel ou négocier les prix au rythme des formules de politesse traditionnelles », explique la commerçante.
Ce phénomène désertifie le monument historique, et la clientèle physique devient de plus en plus rare, presque invisible au milieu de la journée.
« Ils ont tous leurs propres livreurs maintenant, de jeunes garçons rapides qui courent partout avec des sacs isothermes sur le dos », peste Fatou Ndiaye. « On ne les voit plus franchir les grandes portes en fer du marché. Nous passons presque la journée entière à nous tourner les pouces, assis sur des caisses en plastique, à attendre un client qui ne viendra probablement jamais. C’est devenu extrêmement difficile de rentabiliser nos places, d’acheter la glace pour conserver les denrées et de payer les taxes municipales régulières. »
Cette nouvelle pratique de la livraison à domicile et de l’intermédiation numérique occupe des proportions de plus en plus inquiétantes pour l’économie interne du marché.
Assise sur un tabouret de fortune devant son étal aux pieds rabattants, fatiguée par de longues heures d’attente immobile sous la chaleur qui s’accumule sous la coupole, une autre vendeuse de légumes reconnaît subir de plein fouet les conséquences néfastes de cette mutation invisible du commerce de détail.
Le mirage des circuits informels
Selon elle, le problème est encore plus pernicieux qu’il n’y paraît : les livreurs ne se contentent plus de jouer les simples intermédiaires logistiques pour le compte des grossistes établis à Kermel. Ils ont développé leur propre réseau d’approvisionnement en amont, directement auprès des maraîchers, là où les prix de gros sont bien inférieurs. Ils proposent ainsi aux clients leurs propres marchandises sélectionnées par leurs soins, sans pour autant mettre les pieds à Kermel, en cassant les prix du marché grâce à l’absence totale de charges fixes, de loyers ou de patentes à régler à la municipalité.
« J’ai comme l’impression que je ne suis plus vraiment dans un marché traditionnel, mais dans une sorte d’entrepôt fantôme, un décor de cinéma déserté par ses acteurs », reconnaît Oumy Gueye.
Selon la vendeuse, le lien social, qui faisait le charme de notre métier, s’est brisé. « Le marché se vide de sa substance humaine, de ses éclats de rire, au profit d’un ballet mécanique des livreurs qui ne font que passer en coup de vent pour récupérer des colis scellés à l’avance. »
Par ailleurs, les commerçants de Kermel souffrent terriblement et quotidiennement de la concurrence féroce, moderne et asymétrique des grandes surfaces, des supérettes de quartier et des chaînes de supermarchés internationales qui ont poussé comme des champignons ces dernières années dans le quartier administratif et résidentiel du Plateau et ses zones périphériques.
Ces établissements modernes, climatisés, dotés de parkings souterrains surveillés et ouverts à des horaires tardifs adaptés aux cadres supérieurs, captent une part immense de la bourgeoisie dakaroise et de la communauté expatriée, autrefois fidèles.
Les rayons standardisés, emballés sous plastique et étiquetés avec des codes-barres ont remplacé, pour une grande partie de la population urbaine, le plaisir de la discussion et la quête du produit authentique auprès des artisans du marché traditionnel.
La concurrence des grandes surfaces
Dans l’allée centrale réservée à la boucherie et à la volaille, où les billots de bois massif portent les stigmates de milliers de coups de couperet, l’ambiance reste malgré tout bon enfant. On y trouve Amadou Ly, un commerçant entouré de ses amis vendeurs qui partagent un petit verre de thé pour dissiper l’ennui des longues journées d’inactivité.
Entre deux éclats de rire et quelques taquineries destinées à maintenir une atmosphère chaleureuse au sein de la communauté, Amadou aborde un autre facteur historique majeur ayant précipité le déclin économique du site. Il s’agit du départ progressif et définitif des forces armées françaises stationnées au Sénégal, qui constituaient une manne financière considérable pour les commerçants.
« Lorsque les militaires français et leurs familles étaient encore au Sénégal, ils s’approvisionnaient principalement ici », se rappelle-t-il.
Selon lui, c’était une clientèle régulière, fidèle, au pouvoir d’achat particulièrement élevé, qui exigeait des coupes de viande parfaites.
« Après leur départ, les choses se sont empirées pour nous de manière spectaculaire. Ils venaient chercher leurs provisions ici chaque matin, créant une animation incroyable dès six heures. Vous voyez le vide économique et financier que cela a entraîné pour un petit commerce de proximité comme le nôtre ? C’est écœurant, en quelque sorte, de voir ce standing et cette prospérité s’effondrer sans qu’aucune solution de politique de relance n’ait été pensée par les autorités », détaille le commerçant.
Pour d’autres, la rareté des clients s’explique aussi par la banalisation de l’offre. Les produits que l’on trouvait jadis en exclusivité à Kermel sont désormais disponibles dans tous les marchés de quartier.
Trouvé en train de découper un poulet fermier avec une dextérité chirurgicale, son tablier blanc taché de sang témoignant de son activité matinale, Ibou, un vendeur, résume la situation avec une philosophie matinée d’un réalisme économique implacable :
« Si les clients trouvent aujourd’hui exactement ce dont ils ont besoin dans le marché le plus proche de chez eux, à quelques mètres seulement de leur domicile ou de leur lieu de travail, ils n’ont plus aucune raison valable de se déplacer jusqu’au centre-ville, de perdre des heures précieuses dans les embouteillages monstres du Plateau et de payer un parking simplement pour acheter un poulet ou un kilo de pommes de terre comme ils le faisaient autrefois. Avant, on venait à Kermel pour dénicher l’exceptionnel, le produit rare destiné aux grandes occasions. Aujourd’hui, l’exceptionnel s’est standardisé, il se trouve au coin de la rue, dans n’importe quelle boutique de quartier. Nous avons perdu notre exclusivité territoriale et notre attractivité géographique, et c’est cela qui nous tue à petit feu, sans bruit ».
Des clients fidèles
Toutefois, malgré cette situation, de véritables puristes viennent toujours sur place pour effectuer leurs achats en personne, entretenant le dernier fil fragile qui relie encore le marché à sa superbe d’antan. Pour ces passionnés et pour les relations humaines authentiques, l’acte d’achat ne se résume ni à une simple transaction financière ni à une livraison impersonnelle déposée sur le pas de la porte par un coursier pressé d’enchaîner.
Panier en osier tressé à la main, patinée par les années, élégante pochette en tissu traditionnel sous l’aisselle, Amy avance d’un pas assuré et altier dans les allées circulaires du marché. Elle est venue spécialement ce matin pour chercher des légumes frais, pour composer le repas familial du vendredi, le traditionnel « ceebu jën ». Pour cette dame d’un certain âge, issue de la bourgeoisie intellectuelle dakaroise, il est hors de question de déléguer cette tâche sacrée à un tiers, à une application mobile ou de s’en remettre aux rayons froids et standardisés d’un supermarché de la place. Elle a quitté son domicile arboré de Fann-Résidence.
« Je viens ici chaque semaine depuis plus de trente ans maintenant, et je ne changerai mes habitudes pour rien au monde, sous aucun prétexte », affirme Amy avec un sourire déterminé, tout en choisissant minutieusement ses tomates et ses gousses d’ail auprès de son vendeur attitré.
« Choisir ses légumes, toucher la peau d’un poisson, c’est déjà le début de la cuisine, c’est y mettre son cœur. Il faut toucher, sentir, discuter, échanger des nouvelles de la famille. Venir ici, c’est aussi ma façon militante et citoyenne de soutenir ces courageux commerçants qui font vivre l’histoire culturelle et architecturale de notre ville. C’est une partie immense de l’identité et de l’âme de Dakar qui disparaîtra à jamais dans l’oubli. »
Face à la modernité galopante et individualiste des modes de consommation qui transforment les habitudes à grande vitesse, les commerçants de Kermel espèrent voir les clients revenir.
Un reportage de Pathé NIANG

