Dans le département de Bignona, frontalier de la Gambie et marqué par une forte mobilité des populations, la fraude à l’état civil a longtemps prospéré, alimentée par des besoins administratifs, économiques et migratoires. Mais avec l’informatisation progressive des registres et un renforcement des contrôles, les autorités locales affirment avoir inversé la tendance.
BIGNONA – Dans le département de Bignona, les lignes administratives tracées sur la carte ne reflètent pas toujours la réalité des liens humains. De Djibidione à Kafountine, en passant par Kataba et Djinaky, les populations partagent des attaches familiales, culturelles et économiques qui transcendent la frontière avec la Gambie. Ces déplacements saisonniers, souvent motivés par la recherche de meilleures conditions de vie et accentués par le conflit armé en Casamance, ont parfois favorisé le recours à des pratiques frauduleuses dans l’obtention de documents d’état civil. Kafountine, commune côtière réputée pour son activité halieutique et son attrait touristique, a été l’un des points névralgiques de ce phénomène. Sa position stratégique, associée aux départs irréguliers vers l’Europe, en fait un carrefour où se croisent des ressortissants de plusieurs nationalités. En décembre 2025, l’antenne régionale de la direction nationale de lutte contre le trafic de migrants et les pratiques assimilées (Dnlt) de Ziguinchor y a démantelé un réseau impliqué dans la délivrance de faux documents administratifs. L’affaire a éclaboussé des responsables locaux, dont un agent du centre d’état civil et une adjointe au maire. Au cœur du dossier, un ressortissant de nationalité étrangère, M. S., contrôlé avec deux identités distinctes, dont une sénégalaise obtenue frauduleusement. Selon ses déclarations, il avait entrepris des démarches irrégulières pour se faire établir une identité sénégalaise sous un autre nom, dans le but de faciliter ses activités et d’échapper à certaines obligations administratives.
Mais Kafountine n’est pas un cas isolé. La commune de Thionk-Essyl avait déjà été confrontée, il y a quelques années, à des irrégularités similaires. Ces affaires ont mis en lumière les failles d’un système longtemps fragilisé par des insuffisances dans le contrôle et la conservation des registres.
Des fraudes aux motivations diverses
Depuis, les autorités locales affirment avoir pris des mesures correctives. À Kafountine, le maire David Diatta évoque une refonte des pratiques. « Nous avons revu entièrement l’organisation en remplaçant certains agents de l’État civil et en renforçant les mécanismes de contrôle afin de prévenir toute tentative de fraude », a-t-il expliqué.
À Thionk-Essyl, les conséquences des irrégularités passées continuent, toutefois, de se faire sentir. L’officier d’état civil et adjoint au maire, Saliou Djiba, assure que des efforts importants ont été consentis pour assainir le système. « Nous avons engagé un travail rigoureux de vérification. Désormais, chaque demande est confrontée aux registres officiels et, en cas d’absence d’inscription, le requérant est orienté vers la justice pour régularisation», a-t-il indiqué.
La commune s’est aussi engagée dans le système national de gestion informatisée de l’état civil. Selon lui, un audit interne, même s’il n’a pas été mené à son terme, a permis de révéler de nombreuses anomalies. « Cette évaluation nous a permis d’identifier plusieurs irrégularités et de mieux comprendre l’ampleur des dysfonctionnements afin d’y apporter des solutions », a-t-il ajouté. Derrière ces fraudes se cachent des motivations diverses. « Beaucoup de citoyens, n’ayant jamais été enregistrés à l’état civil, se retrouvent confrontés à des procédures longues et complexes. Pressés par le temps, certains choisissent malheureusement des voies illégales», a reconnu David Diatta.
Du côté des étrangers, les motivations sont souvent liées à des considérations économiques ou à la volonté de s’intégrer plus facilement dans le tissu social et le monde professionnel local.
L’obtention frauduleuse de documents devient alors un moyen de contourner les contraintes administratives. Face à ces défis, l’État du Sénégal mise désormais sur l’informatisation et la digitalisation de l’état civil. À Kafountine, cette transition est déjà engagée. Ces avancées technologiques marquent un tournant dans la gestion de l’identité administrative dans le département. Elles offrent de nouvelles garanties contre la fraude et contribuent à restaurer la crédibilité des documents officiels. Si le phénomène n’a pas totalement disparu, les autorités locales constatent néanmoins un recul notable des pratiques frauduleuses. La combinaison de contrôles renforcés, de réformes administratives et de la modernisation des outils constitue désormais un rempart contre les faussaires.
Par Khadidiatou SONKO (Correspondante)
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