Ils ne le savent peut-être pas, mais leurs parcours se rejoignent autour d’une même mésaventure : des irrégularités constatées sur leurs documents d’état civil. Serigne Maye Seck, jusque-là président du Conseil communal de la jeunesse de Mbacké, ainsi que Cheikh Khadim Kâ, habitant de Touba et étudiant à la Faculté des sciences économiques et de gestion (Faseg) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), ont tous deux découvert qu’ils étaient victimes de falsifications sur leurs extraits de naissance.
MBACKÉ – C’était un matin calme dans le Baol. Le soleil avait décidé de ne pas faire de quartier. Il est dru et tenace sur les hommes et les bêtes. Cette température caniculaire était loin de décourager les uns et les autres.
Comme chaque jour, Touba la sainte est animée avec des populations qui vaquent les à leurs occupations et les visiteurs qui viennent soit rendre visite à leur marabout, soit explorer la Grande mosquée, véritable œuvre architecturale et spirituelle.
Cette matinée-là, nous avions rendez-vous avec le binôme Serigne Maye Seck et Cheikh Khadim Kâ, deux victimes de la fraude à l’état civil. Un duo qui a compris la beauté de la « légalité ».
Pourtant, rien ne laissait présager une telle situation. Tous les deux ont utilisé ces mêmes documents durant une bonne partie de leur vie, pour leurs études et diverses démarches administratives, avant de découvrir que des anomalies s’y cachaient.
Ironie du sort, Serigne Maye Seck, qui s’était engagé pendant deux ans dans un combat pour l’installation d’une Commission de reconstitution des actes de naissance dans la commune de Mbacké, ignorait encore qu’il était lui-même concerné par ce problème. À la tête d’un collectif, il militait pour soulager les populations confrontées à des irrégularités sur leurs documents d’état civil sans se douter qu’il partagerait un jour le même sort.
Contrairement à Cheikh Khadim Kâ qui a découvert son problème en 2024, alors qu’il préparait son baccalauréat, Serigne Maye Seck a constaté les irrégularités sur son extrait de naissance il y a à peine un an. Tous deux ont appris la vérité au moment de renouveler leurs documents.
Un numéro d’acte attribué à une fille
Pour Cheikh Khadim Kâ, la découverte a été particulièrement surprenante. Son numéro de registre, inscrit sur son extrait de naissance, était, en réalité, attribué à une fille.
En 2024, alors élève en classe de Première au lycée technique Cheikh Ahmadou Bamba de Diourbel, le jeune homme découvre l’anomalie.
« Dans le cadre d’un voyage d’études, je devais obtenir un passeport, mais il fallait d’abord renouveler mon extrait de naissance afin de disposer d’une pièce d’identité nationale », se remémore-t-il.
Mais, arrivé au centre d’état civil de Touba, il est orienté vers le tribunal de Mbacké. Ce déplacement marquera le début d’un véritable parcours du combattant qui ne prendra fin que quatre mois plus tard.
« C’est au tribunal qu’on m’a dit que le numéro figurant sur mon document appartenait à une fille. J’étais très surpris », raconte l’étudiant en Licence 1 à la Faculté des sciences économiques et de gestion (Faseg) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), précisant qu’il avait toujours utilisé ce même extrait depuis sa naissance.
« C’est avec ce document que j’ai obtenu mon Certificat de fin d’études élémentaires (Cfee) et mon Brevet de fin d’études moyennes (Bfem) », ajoute Cheikh Khadim Kâ.
Pour régulariser sa situation, le tribunal lui recommande d’annuler son extrait de naissance afin de lui attribuer un nouveau numéro de registre. Une procédure longue et éprouvante, qui a duré près de deux mois.
Une procédure coûteuse
« Je quittais Diourbel pour venir assister aux audiences, mais on nous renvoyait souvent », se souvient-il.
À cela s’ajoutaient les frais de déplacement et le coût des documents administratifs à fournir. Des charges difficiles à supporter pour un élève.
Au bout de deux mois, Cheikh obtient finalement un nouvel extrait de naissance, puis son passeport deux mois plus tard. Mais, entre-temps, le délai pour déposer son dossier de voyage d’études était dépassé. Une opportunité perdue.
À Mbacké, Serigne Maye Seck a vécu une expérience similaire. Lui qui s’était engagé dans le combat pour éviter ce type de désagréments s’est finalement retrouvé parmi les victimes.
« J’avais besoin d’un nouvel extrait de naissance ; je me suis rendu au centre d’état civil de Mbacké et on m’a dit que mon numéro ne figurait pas dans le registre », raconte-t-il, encore perplexe.
« Comment une personne peut-elle être déclarée dans un centre d’état civil sans pour autant être enregistrée ? », s’interroge Serigne.
Selon lui, avant la mise en place de la Commission de reconstitution, les victimes de ce genre d’irrégularités étaient souvent orientées vers une procédure d’annulation de leur document. Une solution qu’il juge injuste, car elle entraîne des frais supplémentaires pour des personnes qui ne sont responsables de rien.
« Certains pouvaient payer jusqu’à 8.000 FCfa pour régulariser leur situation », explique-t-il, dénonçant la lenteur des procédures et les nombreuses conséquences administratives que cela pouvait entraîner.
Comme Cheikh Khadim Kâ, Serigne Maye Seck souligne qu’il a effectué tout son parcours scolaire avec ce même acte.
« C’est avec ce numéro que j’ai obtenu tous mes diplômes ainsi que mes documents administratifs », affirme-t-il, dénonçant un manque de rigueur dans la gestion de l’état civil.
« Nous n’avons jamais entendu parler d’un incendie au centre d’état civil de Mbacké. Alors, comment des registres peuvent-ils disparaître du jour au lendemain ? », se demande-t-il encore.
Pour lui, la falsification des actes d’état civil était devenue une réalité préoccupante dans le département de Mbacké.
Il rappelle que, n’eût été l’intervention du collectif qu’il dirigeait, plusieurs élèves risquaient de manquer le baccalauréat à cause de ces irrégularités.
C’est dans ce contexte qu’une marche avait été organisée jusqu’à la préfecture pour exiger la mise en place d’une Commission de reconstitution des actes de naissance. Une revendication qui finira par aboutir.
Depuis le 2 février 2024, un magistrat a été affecté à Mbacké pour piloter les travaux de cette commission.
9 367 actes restaurés entre 2024 et 2026

Le responsable de la Division de l’état civil à Mbacké, Cheikh Mbacké Fall, a indiqué « qu’entre le 2 février 2024 et le 17 février 2026, 9.367 actes ont été restaurés ».
Pour Serigne Maye Seck qui a été victime de fraude sur son extrait de naissance, cette avancée constitue une victoire pour les populations.
« C’est un droit pour nous. C’est pourquoi nous nous sommes battus pour l’obtenir et nous avons eu gain de cause », se félicite-t-il, saluant au passage la diligence des autorités judiciaires de Mbacké.
Aujourd’hui, grâce à la reconstitution de son dossier, il a pu retrouver un document régulier.
Une expérience qui l’amène à sensibiliser les populations sur la nécessité de conserver soigneusement le volet 1 de leur déclaration de naissance, qu’il considère comme une pièce essentielle pour faciliter toute éventuelle reconstitution.
Dans le même esprit, Serigne estime que la modernisation de l’état civil, à travers les nouvelles technologies, pourrait permettre d’éviter, à l’avenir, de telles situations à Mbacké.
Par Birane DIOP (correspondant)

