Les mariages transfrontaliers rythment les relations de parenté entre les deux villages de Guidakhar, situés de part et d’autre des rives du fleuve Sénégal. Marème Ndiaye, la soixantaine, en est le parfait exemple. Entre son enfance et sa vie matrimoniale, elle a passé toute sa vie entre les deux villages.
DAGANA – Assise dans la cour de sa maison de banco ocre, les volets noirs du bâtiment principal ouverts sur une pièce aux rideaux fleuris, Marème Ndiaye regarde droit devant elle tout en jouant avec ses petits-fils. Un foulard rose et orange, noué avec une simplicité majestueuse, encadre un visage marqué par les années et le soleil du fleuve.
Les traits sont nets, le regard calme et profond, les lèvres closes dans une expression digne. Son « meulfeu », décoré de motifs de cœurs blancs, contraste avec la terre battue où reposent ses pieds. Autour d’elle, plusieurs accessoires racontent le quotidien d’un village de la rive sénégalaise. L’air est plutôt humide, signe de récentes pluies, alors que la lumière de la mi-journée occupe l’extérieur.
Ici, à Guidakhar Sénégal, qui fait face à Guidakhar Mauritanie, le fleuve n’est qu’un trait d’eau et de mémoire. Marème Ndiaye est née de l’autre côté. Ou presque. Elle raconte qu’elle a vu le jour à Guidakhar Sénégal, avant de grandir dans le village jumeau mauritanien. C’est là qu’elle a fait ses humanités et tissé ses amitiés d’enfance.
Puis, il y a plus de 40 ans, elle a fait le trajet inverse. Son premier fils était âgé de trois mois lorsqu’elle est arrivée définitivement sur cette rive en 1979. Le mariage était un arrangement entre proches parents : la mère de son époux et celle de son père étaient des sœurs germaines. « C’était impeccable sur les deux rives », se souvient-elle, évoquant les festivités.
Les familles se sont rendu visite, les amis ont fait de même. Puis est venue la traversée en pirogue, bagages et cortège, comme on le fait encore aujourd’hui. Elle en parle comme si c’était hier. À Guidakhar Sénégal, elle a trouvé un mari employé à la Compagnie sucrière sénégalaise (Css).
Elle, de son côté, s’est mise à l’agriculture avec les femmes de sa génération : champs de patate et de riz, transformation et conditionnement des produits.
Une même famille
Tout cela avec l’aide des enfants. Dans ce village situé à un peu plus d’une dizaine de kilomètres de Richard-Toll, « Ya Marème », comme l’appellent affectueusement ses enfants, partageait la maison avec l’épouse du grand frère de son mari.
« On se tenait compagnie. Je ne me suis jamais perdue. Je n’ai jamais eu le moindre problème avec qui que ce soit », confie-t-elle. Les allers-retours vers la rive mauritanienne ont rythmé sa vie. Mariages, baptêmes, deuils. Elle y retournait volontiers, jusqu’à ce que ses jambes commencent à la trahir. La dernière fois, il y a huit mois environ, c’était pour le décès d’un cousin. Une de ses filles est mariée en Mauritanie. Toutefois, les plus jeunes, eux, traversent moins souvent.
« À la moindre occasion, je leur rappelle comment il faisait bon vivre là-bas. Et ils éclatent de rire », confie la vieille dame. Marème aime sa vie d’ici ; sa progéniture n’a jamais connu de difficultés, pourtant l’autre Guidakhar lui manque.
« À chaque fois que j’y vais, les amies d’enfance ne veulent pas que je rentre…et moi non plus ». Elle préfère néanmoins le village où elle a élevé ses enfants. Le rire qui accompagne cette déclaration est discret, presque protecteur. Quand on l’interroge sur les jeunes femmes qui, comme elle, perpétuent la tradition des mariages transfrontaliers, elle insiste sur le fait de porter haut le drapeau de la fraternité.
« Nos deux villages, c’est une même famille. Il faut multiplier les efforts, ne pas lésiner sur le maintien des bons liens, comme nous, les anciennes, l’avons fait depuis notre arrivée ». Puis, la voix se brise un peu. Son mari n’est plus de ce monde.
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« Il me manque énormément. L’ambiance était toujours trop bonne avec lui. Il a laissé un vide immense », partage-t-elle, priant pour que Dieu illumine sa tombe et lui ouvre les portes du paradis. Marème Ndiaye reste assise sous la tente dans la cour de la maison.
Derrière elle, les volets noirs, le rideau fleuri, le fleuve invisible, mais toujours présent. Deux villages du même nom, une même mémoire, une femme qui a traversé et qui, malgré les jambes lourdes, continue de relier les deux rives par la parole et par le souvenir.
Par Tidiane SOW (Correspondant)

