DAGANA – La piste s’ouvre à gauche, juste après le rond-point de sortie de Richard-Toll, traversant Yaq Sabar, le dernier quartier de la commune. Aussitôt, le paysage bascule. D’un côté, les vastes champs de canne à sucre de la Compagnie sucrière sénégalaise (Css) bordent la voie et de l’autre, les rizières verdoyantes s’étendent à perte de vue.
La piste, rouge ocre et profondément bosselée, semble ne mener nulle part. Les récentes pluies l’ont transformée en un véritable parcours d’obstacles : flaques d’eau qui se succèdent, ornières profondes, passages obligeant parfois à improviser des détours. Les chants d’une nuée d’oiseaux envahissent le silence. Dans les rizières déjà récoltées, des troupeaux de vaches paissent tranquillement, ajoutant une note de vie pastorale à ce décor rural. Plus on avance, plus l’impression de s’approcher de la rive du fleuve Sénégal grandit. Et c’est bien le cas : Guidakhar, village de quelques centaines d’habitants enclavé dans la commune de Bokhol, se situe exactement sur la berge. Plus de 10 kilomètres le séparent de Richard-Toll. Sur place, la vie continue au rythme paisible du village. Au loin, les toits de tôle ondulée, les paraboles satellitaires, le minaret d’une mosquée et les arbres denses annoncent la proximité du fleuve et en face, le village mauritanien du même nom. Vieux Gaye est le chef du village de Guidakhar Sénégal. Habillé d’un boubou clair à motifs géométriques, lunettes de soleil, bonnet traditionnel et barbe grisonnante, il incarne la dignité et la mémoire collective. Selon lui, ce sont les ancêtres du village sénégalais qui, dans les années 1900, ont traversé le fleuve pour fonder Guidakhar Mauritanie. Le nom n’a jamais changé. Le brassage a suivi naturellement : mariages entre ressortissants des deux villages, participation mutuelle à toutes les cérémonies et activités. « Ce sont nos grands-parents qui ont traversé le fleuve pour aller fonder le village de Guidakhar Mauritanie dans les années 1900. C’est une des raisons pour lesquelles le nom n’a pas changé. Le brassage a suivi ce déménagement, car depuis lors, des mariages se nouent entre les deux villages. Et à chaque fois qu’il y a une activité, n’importe laquelle, ils se joignent à nous. Vice-versa ! », confie le chef du village.
La crise de 1989
Avant les événements de 1989, les habitants de Guidakhar Sénégal disposaient de champs bien à l’intérieur de la Mauritanie, plus nombreux qu’ici même. Des parents mauritaniens venaient aussi exploiter les terres de leurs ancêtres pour cultiver du mil, de la patate douce et d’autres cultures. Le conflit diplomatique entre la Mauritanie et le Sénégal, en 1989, a tout bouleversé. La Mauritanie a récupéré ses terres et expulsé une grande partie des ressortissants vers le Sénégal. Des familles mauritaniennes ont été déportées de ce côté alors qu’elles étaient originaires de l’autre rive. Il ne restait quasiment qu’une seule famille à Guidakhar Mauritanie. Certains ont séjourné au moins trois ans au Sénégal avant de régulariser leur situation et de rentrer. Depuis lors, chacun cultive les champs de son côté. Pourtant, les liens familiaux et le bon voisinage n’ont jamais disparu. Une pirogue motorisée facilite les allers-retours entre les deux villages lors des mariages, baptêmes et autres célébrations. « Nous disposons de pirogues, dont une motorisée, qui nous facilitent les déplacements entre les deux villages, surtout pour rejoindre nos enfants qui vivent là-bas », explique Macodé Diaw, notable à Guidakhar Sénégal. Il ajoute : « Depuis notre tendre enfance, nous n’entretenons que de très belles relations avec nos parents de la rive mauritanienne. Je garde en moi la certitude que c’est la même famille. Nos enfants continuent de se marier entre eux ! Et les groupes de jeunes s’invitent mutuellement lors des tournois de football et des fêtes, par exemple ». De leur côté, les jeunes perpétuent la flamme de la fraternité à leur manière. Tidiane Ndiaye, vice-président de l’Asc Guidakhar, est accroupi devant sa maison. Des maçons sont en train de couler une dalle. L’après-midi, son équipe lancera la campagne du championnat populaire « Navétanes » à Richard-Toll, mais il a pris le temps de revenir sur les relations avec l’autre rive pour confirmer les propos de Macodé avec enthousiasme : « Nous traversons régulièrement le fleuve pour aller jouer à Guidakhar Mauritanie. Nos frères de là-bas nous invitent à participer à leurs tournois de football. Tout récemment, après la Tabaski, l’équipe de ma génération est venue participer au nôtre dans la plus grande fraternité. C’est notre manière de perpétuer nos liens après que les aînés ont joué leur partition ». Sur le plan économique, Fatou Diagne, présidente du Groupement d’intérêt économique (Gie) des femmes, souligne la continuité des échanges. « Nous sommes dans la transformation des produits locaux comme le riz, et nos voisins de l’autre rive n’hésitent pas à venir en acheter. Ce sont des clients fidèles », dit-elle. Malgré les champs confisqués et les ruptures économiques consécutives aux événements de 1989, la fraternité demeure intacte. Du point de vue administratif, on note peu de difficultés, comparé à ce qui se passe dans plusieurs localités frontalières.
L’enclavement, principal défi
La mairie délivre les certificats de résidence après enquête, avant que les démarches pour l’obtention des autres documents ne suivent. « Tout est bien organisé à Guidakhar Sénégal. Nos enfants ne rencontrent pas de difficultés administratives. Cependant, l’enclavement reste le vrai problème du village», ajoute Vieux Gaye. Séparé de Richard-Toll par un peu plus de 10 kilomètres et par les champs de la Compagnie sucrière sénégalaise, Guidakhar devient presque inaccessible en hivernage. Récemment, en compagnie de l’imam et d’un travailleur qui les a mis en relation avec la direction, des habitants se sont déplacés pour échanger sur des solutions de désenclavement. Toutefois, le message du chef du village à la jeunesse est clair et solennel. « Nous leur demandons juste de maintenir la flamme de la fraternité, comme l’ont fait nos grands-parents autrefois et nous-mêmes depuis notre plus jeune âge. La préservation de ces relations est indispensable, pour que les deux villages continuent d’exister dans l’harmonie », lance Vieux Gaye. À Guidakhar, de part et d’autre du fleuve Sénégal, le temps et les frontières n’ont pas eu raison du lien du sang et du voisinage. La piste chaotique, malgré son état dégradé, mène bien quelque part : une fraternité qui résiste et se transmet de génération en génération.
Tidiane SOW


