À Tivaouane, certains hommes ne quittent jamais véritablement la mémoire collective. Leur disparition n’efface ni leur voix, ni leur présence, ni l’empreinte laissée dans la vie de la cité. Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine appartient à cette génération de figures religieuses dont l’autorité dépassait largement le cadre de la confrérie.
Homme de parole, médiateur, éducateur et rassembleur, il aura consacré l’essentiel de sa vie au service de l’islam, de la Tidjaniyya et de la paix sociale.
Né en 1928 à Tivaouane, il est le fils de Serigne Babacar Sy, premier khalife de Maodo, et de Sokhna Astou Kane. Très tôt, il évolue au cœur de l’environnement spirituel et intellectuel de la famille de Maodo. Dans sa jeunesse, il devient le secrétaire particulier de son père, une responsabilité qui lui permet de côtoyer au quotidien les grandes figures religieuses de son époque et de s’imprégner de leurs enseignements.
Son nom, « Al Amine », porte déjà tout un programme. En arabe, il renvoie à celui qui est digne de confiance, fidèle et sûr. Un qualificatif qui évoque également l’un des surnoms attribués au Prophète Mohamed (PSL) avant même le début de sa mission prophétique. Chez Serigne Abdoul Aziz Sy, cette appellation finira par prendre une dimension particulière, tant elle correspondait à l’image qu’il renvoyait, celle d’un homme attaché à la vérité, à la parole donnée et au sens de la responsabilité.
Une voix qui comptait dans la Tarikha
Au fil des années, Al Amine s’impose comme l’une des voix majeures de Tivaouane. Porte-parole de la Tidjaniyya, il ne se contente pas de transmettre un enseignement religieux. Il s’investit également dans les affaires de la cité et dans les grandes questions qui traversent la société sénégalaise.
À Tivaouane, plusieurs fidèles gardent notamment le souvenir d’un homme dont la parole avait une portée particulière au sein de la Tarikha. « Al Amine était pour beaucoup d’entre nous une référence. Quand il parlait de la Tarikha, on sentait qu’il ne s’agissait pas seulement de discours, mais d’un héritage qu’il avait reçu et qu’il avait la responsabilité de transmettre », témoigne Mamadou Diop, fidèle de la cité.
Son discours, souvent direct mais toujours empreint de mesure, faisait de lui un interlocuteur écouté, y compris dans les moments de tension. Cette capacité à dialoguer et à rapprocher les positions constitue l’un des traits les plus marquants de son parcours.
« Il avait cette manière particulière de rappeler les gens à l’essentiel sans jamais chercher à humilier ou à diviser. Il défendait la Tarikha avec fermeté, mais toujours dans le respect des autres confréries et des autres sensibilités religieuses », souligne Ibrahima Fall, un autre fidèle de la cité religieuse.
Al Amine savait intervenir lorsque les passions menaçaient de prendre le dessus. Il privilégiait l’écoute, la concertation et la recherche du compromis. Cette disposition à la médiation lui conféra une stature particulière dans le paysage religieux sénégalais.
Cette influence dépassait d’ailleurs les cercles strictement religieux. Pour Awa Ndiaye, habitante de Tivaouane croisée à la Zawiya Serigne Babacar Sy, son rapport aux fidèles était aussi marqué par une forme de proximité : « Ce qui me frappait chez Serigne Al Amine, c’était sa disponibilité. Même lorsqu’il parlait avec l’autorité que lui conférait son rang, on sentait qu’il cherchait surtout à conseiller et à orienter. Il avait beaucoup de respect pour les fidèles et pour la parole de Maodo ».
Le médiateur dans les moments de tension
En 2012, lors de la profanation de la zawiya de Dakar, son rôle de médiateur prit une dimension nationale. Dans un contexte particulièrement sensible, sa voix contribua à ramener le calme et à rappeler la nécessité de préserver la cohésion sociale. Il incarnait alors cette conception d’une autorité religieuse qui ne se limite pas à l’enseignement, mais qui assume également une responsabilité dans la préservation de la paix.
Le 15 mars 2017, après le rappel à Dieu de son frère Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al Makhtoum, Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine devient le sixième khalife général des Tidianes. Il accède à cette charge à l’âge de 89 ans, au terme d’une longue vie consacrée à la transmission et au service de la communauté.
Son khalifat sera de courte durée. À peine six mois après son accession à la tête de la Tidjaniyya, il est rappelé à Dieu, le 22 septembre 2017. Cette disparition intervient quelques jours seulement après la commémoration du vingtième anniversaire du rappel à Dieu de son oncle, Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh. Tivaouane est alors plongée dans une profonde tristesse.
Mais la brièveté de son khalifat ne saurait résumer son œuvre. Pendant des décennies, avant même d’accéder à cette responsabilité suprême, Al Amine avait construit une relation singulière avec les fidèles et avec l’ensemble de la société sénégalaise. Sa parole était recherchée pour sa franchise, son sens de la mesure et sa capacité à rappeler l’essentiel lorsque les circonstances l’exigeaient.
Il laisse ainsi l’image d’un homme multidimensionnel : religieux érudit, gardien de l’héritage de Maodo, médiateur attentif, citoyen engagé et défenseur infatigable de l’unité. Chez lui, la connaissance ne semblait jamais dissociée de l’action, pas plus que l’autorité de l’humilité.
Huit ans après sa disparition, son souvenir demeure profondément ancré à Tivaouane. Il appartient désormais à cette mémoire collective où se retrouvent les grandes figures ayant contribué à façonner l’identité spirituelle et sociale de la cité.
Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine y occupe une place singulière : celle d’un homme qui aura fait de la confiance, de la parole et du rassemblement les ressorts d’une vie entièrement tournée vers le service.
Cheikh Gora DIOP, envoyé spécial à Tivaouane


