Au cœur du département de Médina Yéro Foulah, dans la région de Kolda, se niche Saré Maoundé. Ce village de 500 âmes, debout sur un sol marneux, se transforme en île pénitentiaire à chaque saison des pluies. Entre routes impraticables, accouchements dans la boue et sentiment d’abandon, les femmes de Saré Maoundé crient leur colère.
KOLDA – C’est un voyage au bout du Fouladou, là où le Sénégal semble s’effacer. Et pour atteindre Saré Maoundé, blotti dans le Médina Yéro Foulah des profondeurs, le courage ne suffit pas. Il faut une sacrée dose de bravoure et de patience. Le mirage du bitume s’arrête net à quelques pas de ce département après avoir longé Dabo depuis Kolda. Ensuite, le vrai supplice commence. Les visages sont immédiatement dévorés par une poussière épaisse, un vent à la fois chaud et humide. Les motos et les rares véhicules tressautent sur des pistes de brousse lunaires, totalement impraticables, infernales. Pourtant, ce calvaire du voyage n’est rien à côté de la tragédie silencieuse de Saré Maoundé.
Ce carré de terre, véritablement situé dans la commune de Niaming, vit au rythme d’un dénuement absolu. Ici, tout est une urgence vitale : la santé, l’école, l’eau potable, l’électricité… Mais, le pire des fléaux porte un nom : hivernage. À Saré Maoundé, la saison des pluies, porteuse de bonheur et d’honneurs pour les paysans, est aussi une malédiction. Quel paradoxe ! Certes, elle apporte la vie aux cultures, mais coupe le village du reste de l’humanité. Ici, dès l’enregistrement des premières précipitations, le bourg devient une île de boue totalement isolée. Plus un voyage. Plus un déplacement. Le temps s’arrête. Pour sortir, il faut plonger, batailler contre les eaux boueuses. Hommes, femmes et enfants n’ont d’autre choix que de traverser des flaques géantes, de véritables marécages improvisés, au mépris des risques sanitaires et des courants d’eau.
Ce jeudi 18 juin 2026, alors que le ciel déverse des trombes d’eau sur le village, la colère brise enfin le silence. Toutes griffes dehors, les villageois sont sortis crier leur révolte. Leur ras-le-bol. En première ligne, les femmes. Ce sont elles qui portent sur leurs frêles épaules les mille et une doléances de cette terre du sud oubliée. « Je suis la matrone du village », tonne Siba Diao, la voix tremblante de dignité. En cas d’urgence, ajoute-t-elle, « nous devons appeler les hommes à la rescousse. Ce sont eux qui transportent les femmes enceintes à terme sur des charrettes de fortune. En traversant, l’eau nous arrive jusqu’au cou. Les risques sont énormes ».
À ses côtés, Diabou Ndao enfonce le clou, le regard noir, la voix cassée : « Nous n’avons ni école ni eau potable, encore moins de case de santé. L’année dernière, une femme a accouché ici même, au milieu d’une flaque d’eau, parce qu’il était impossible de traverser. Nous souffrons dans notre chair ».
La galère dans la beauté
Pourtant, malgré ce quotidien d’un autre âge, d’une époque lointaine, la vie à Saré Maoundé conserve une beauté brute. Une sociabilité unique. Ici, la terre est hospitalière, les sourires gais, l’accueil chaleureux. Dans cette bourgade, le respect des anciens et des tabous traditionnels reste sacré. Mais, la résilience a ses limites. Diohé Baldé, mémoire vivante des lieux, tire la sonnette d’alarme avant que le drame n’arrive. Elle dit, le souffle presque haletant : « Nous ne savons plus à quel saint nous vouer. Nous demandons à l’État de nous venir en aide. Si rien n’est fait, nous allons enregistrer des pertes en vies humaines. Probablement. Sans une route praticable, il n’y a pas de développement. Les autorités doivent agir et maintenant ». Alors que les nuages de l’hivernage s’amoncellent de nouveau dans le ciel de Kolda, Saré Maoundé attend. Non plus des promesses, mais des actes, pour que la vie ne s’y arrête plus à la première goutte de pluie.
Ibrahima KANDÉ (Correspondant)

