L’hivernage transforme plusieurs axes de la capitale en bourbiers, contraignant les automobilistes à multiplier les passages au lavage. Une situation qui fait les affaires des laveurs de voitures.
Un taxi brinquebalant, les jantes couvertes de gadoue, vient de se garer avec la précision d’un pilote de Formule 1, entre des seaux d’eau savonneuse. À peine le moteur coupé, une mousse blanche recouvre déjà le capot. L’odeur du détergent se mêle à celle de la terre mouillée dans l’atmosphère moite d’un début de journée d’hivernage.
Sur cette voie qui mène au poste Senelec de la Patte d’Oie, cinq hommes s’activent sur l’accotement. Ils brossent, rincent, essuient les vitres et traquent, jusque dans les passages de roue, les traces de boue laissées par les pluies.
Il est à peine 9 heures et la matinée s’annonce déjà chargée. Parmi les laveurs, Hamidou, une éponge gorgée d’eau dans une main et un chiffon autour du cou, s’attaque, avec un brin de malice, aux taches les plus tenaces.
Originaire de Kolda, il exerce ce métier depuis bientôt cinq ans. En cette période d’hivernage, le travail ne lui laisse presque aucun répit. Mais loin de s’en plaindre, Hamidou semble plutôt se réjouir de cette affluence.
« Durant la saison des pluies, nous recevons beaucoup de clients qui souhaitent garder leurs voitures propres. Certains reviennent même plusieurs fois dans la semaine », explique-t-il, essuyant soigneusement une vitre.
Cette demande accrue se traduit aussi par une hausse sensible de ses recettes. Hamidou préfère d’abord rester discret lorsqu’il est question d’argent. Puis, après quelques hésitations, il finit par lâcher quelques chiffres.
« Je gagne pas mal en ce moment. Mes bénéfices peuvent, dans la journée, doubler, voire tripler », soutient-il.
Avant de préciser : « Je peux empocher 10.000 FCfa ou plus, en fonction de ma cadence de travail. »
Une somme qui dépend surtout du nombre de véhicules traités et du prix convenu avec chaque client. Car ici, les tarifs varient selon la taille du véhicule et l’état dans lequel il arrive.
Toutefois, pour ce laveur, la course au nombre de voitures ne doit pas prendre le pas sur la qualité.
« Je peux gagner plus de 10.000 FCfa, mais l’importance, c’est de faire le travail convenablement. Si le client est satisfait, il reviendra. C’est comme cela qu’on fidélise les gens », explique-t-il, avant de replonger son éponge dans un seau.
Une activité à la cadence des pluies
À ses côtés, un autre laveur est accroupi près d’une berline noire. Lamine s’attelle, dans un mouvement mécanique, à retirer les saletés accumulées dans le passage de roue. Il frotte, rince, recommence.
Le bruit de la brosse sur la carrosserie, mêlé au ruissellement de l’eau, donne la mesure de la pénibilité de son travail.
« Le travail est fatigant en ce moment. Il y a beaucoup de voitures et les clients veulent souvent que tout soit fait rapidement. Il faut donc travailler sans presque s’arrêter », raconte-t-il, les mains ruisselantes.
Lamine reconnaît néanmoins que cette fatigue a une contrepartie.
« Avec les pluies, les clients sont plus nombreux. Donc forcément, on gagne mieux qu’en période où il ne pleut pas. Certains jours, on peut faire plusieurs voitures à la suite », explique-t-il.
Mais l’affluence n’est pas toujours synonyme de facilité. Les laveurs doivent composer avec des clients qui, eux aussi, sont soumis à la pression du temps.
Beaucoup viennent avant de rejoindre leur lieu de travail, un rendez-vous professionnel ou un chantier. Ils supportent difficilement les longues minutes d’attente nécessaires à un nettoyage complet.
Une nécessité pour les automobilistes
« Certains clients arrivent et veulent repartir cinq ou dix minutes après. Pourtant, si la voiture est très sale, il faut prendre le temps de bien la laver. Si on se dépêche, la voiture ne sera pas propre », raconte Lamine.
Cette impatience complique davantage une tâche qui demande déjà de la minutie.
Entre deux véhicules, les laveurs doivent courir chercher de l’eau, préparer le détergent, rincer les chiffons et évacuer les eaux usées.
La pluie, paradoxalement, ne leur facilite pas toujours la tâche. Elle rend certaines surfaces plus glissantes et transforme l’accotement en un sol boueux où les hommes travaillent debout pendant des heures.
À cela s’ajoutent les dépenses quotidiennes. L’eau et les détergents sont directement prélevés sur les recettes de la journée.
« Il ne faut pas penser que tout ce qu’on gagne est du bénéfice. On doit acheter du savon, les produits, parfois payer l’eau. À la fin de la journée, il faut retirer toutes ces dépenses avant de savoir ce qui nous reste réellement », souligne Lamine.
Pour ces travailleurs, l’installation sur le bord de la route reste une solution précaire. Leur ambition est ailleurs.
Hamidou et Lamine rêvent d’un espace aménagé, équipé d’un point d’eau, d’une véritable aire de lavage et, pourquoi pas, d’un petit bureau pour accueillir les clients.
« Si j’avais les moyens, j’aimerais ouvrir une vraie station de lavage. On pourrait avoir plusieurs postes, employer d’autres jeunes et travailler dans de meilleures conditions. Ici, nous sommes exposés au soleil, à la pluie et à la boue », confie Hamidou.
Pour les automobilistes qui défilent en continu le long du trottoir, le passage par la case lavage dépasse le simple souci d’entretien routinier.
Il répond à des urgences professionnelles, à des impératifs économiques ou, plus simplement, à la volonté de préserver un véhicule malmené par les pluies.
Aminata, cadre supérieure dans un établissement bancaire du Plateau, attend sous un parasol pendant que la mousse ruisselle sur les portières de son véhicule tout-terrain.
Elle consulte régulièrement son téléphone, jetant un œil au travail du laveur.
« Je sortais d’un rendez-vous sur un chantier à Pikine et ma voiture s’est retrouvée presque embourbée dans une mare de boue », raconte la banquière en réajustant ses lunettes de soleil.
Quelques mètres plus loin, Moussa, chauffeur d’un véhicule de transport, attend lui aussi son tour.
Pour lui, laver sa voiture relève moins de l’esthétique que d’une nécessité économique.
« Je travaille toute la journée avec cette voiture. Si elle est trop sale, les clients se plaignent. Certains pensent même que le véhicule est mal entretenu. Avec la pluie, je suis obligé de la laver beaucoup plus souvent. Je dépense plus qu’en temps normal », explique-t-il.
Le lavage devient ainsi une dépense presque incompressible.
Pour les uns, il s’agit de conserver l’apparence d’un véhicule utilisé dans le cadre professionnel. Pour les autres, protéger la carrosserie contre l’accumulation de boue et de saletés.
Entre ces exigences et celles des laveurs, une économie de proximité s’est installée, au rythme des pluies.
Pathé NIANG

