Fils d’éleveur devenu autodidacte du numérique, le fondateur de « Datal Technologie » a fait d’une blessure d’enfance un projet ambitieux au service du monde rural. Calme, serein, toujours posé dans ses mots, il incarne une innovation discrète, loin des effets de mode. Entre intuition fondatrice, reconnaissance internationale et obstacles administratifs persistants, son parcours raconte une autre manière d’entreprendre, faite de constance, de retenue et d’une détermination silencieuse.
Dans ses souvenirs, tout commence par la scène que tout berger redoute le plus. Un matin du début des années 2000, dans un village encore engourdi par la nuit, un voisin découvre que son troupeau a disparu. Pas une trace, pas un indice, seulement le vide laissé par les bêtes volées. Pour le jeune Amadou Sow, fils d’éleveur, cet événement est révélateur d’une sinistre réalité devenue constante dans le quotidien des bergers. Il reflète la vulnérabilité d’un monde, l’impuissance face à une injustice répétée. « Ça m’a fait énormément de peine », confie-t-il, sans hausser la voix, comme s’il racontait encore la scène avec la même retenue.
« Ce n’étaient pas seulement des animaux, c’était toute une vie qu’on enlevait à quelqu’un ». Cette image, presque banale dans certaines régions, s’impose pourtant comme un point de départ. Bien plus tard, elle deviendra l’origine d’un projet. Aujourd’hui, Amadou Sow en parle avec la même économie de gestes et de mots. La voix est calme, le ton mesuré, presque apaisant. Il ne cherche jamais ses mots : ils viennent avec une précision tranquille. Rien ne déborde. Il prend le temps, marque de légères pauses, comme pour peser chaque phrase. « Il fallait résoudre ce problème », dit-il. « Je ne pouvais pas rester là à constater sans essayer de faire quelque chose. »
Chez lui, l’innovation ne relève ni de l’effet d’annonce ni de la fascination technologique. Elle s’inscrit dans une nécessité, presque dans une évidence. Amadou Sow n’a pas le pedigree des startuppeurs branchés. Né en 1979, il grandit dans un environnement où l’élevage structure les existences. Très tôt, il développe une curiosité insatiable. À l’école, ses enseignants remarquent cet élève qui questionne tout, qui ne se satisfait jamais d’une réponse approximative. « Je voulais toujours comprendre le pourquoi des choses », dit-il avec un léger sourire. « Je ne laissais rien passer sans poser de questions ». Mais le parcours scolaire s’interrompt après le Bfem. Une scène, encore une, vient bouleverser ses certitudes. Dans une inspection d’académie, il assiste à une discussion qui laisse entrevoir des pratiques qu’il juge contestables autour d’un concours. L’idée d’un système inéquitable s’impose à lui. « Je me suis dit : « Si c’est comme ça que la réussite se fait, alors ce n’est pas la peine de continuer » », affirme-t-il, sans amertume apparente. « Je n’avais pas le bras long, donc j’ai préféré arrêter ». Il décide alors de quitter le système scolaire. Ce choix n’est pas un renoncement à apprendre. Amadou devient autodidacte, se tourne vers le commerce et explore différentes activités.
« J’ai continué à apprendre seul », précise-t-il calmement. « L’envie d’étudier ne m’a jamais quitté ». Mais l’envie de comprendre aussi demeure intacte. En 2005, une formation en informatique marque un tournant. Au contact de formateurs étrangers, il découvre un univers nouveau. Surtout, il tombe sur un texte en anglais qui agit comme une révélation. La technologie, y lit-il, est transversale et peut apporter des solutions à des problèmes variés. « Cette phrase m’a marqué », explique-t-il. « Je me suis dit que la technologie pouvait servir à autre chose, qu’elle pouvait résoudre des problèmes concrets ». L’idée fait son chemin. Elle entre en résonance avec ses propres observations du monde rural.
L’intuition…
À partir de ce moment, le projet prend forme. Lentement, sans précipitation. Il lui faudra près de deux ans pour en imaginer les contours, structurer ses fonctionnalités et en mesurer les implications. « Je ne voulais pas aller vite », confie-t-il. « Je voulais comprendre tous les aspects avant de me lancer ». Entre-temps, Amadou Sow part en Mauritanie, où il travaille dans l’immobilier. Mais c’est aussi là qu’il trouve le temps de se concentrer pleinement sur son idée. « Là-bas, j’avais plus de temps pour réfléchir », dit-il simplement. Il écrit, affine, conceptualise.
Dès 2006, il avait déjà exprimé son ambition dans une lettre adressée à un universitaire, évoquant la création d’une application susceptible d’intéresser à la fois les éleveurs et l’État. « J’étais convaincu que cela pouvait servir », se souvient-il. Ce n’est toutefois qu’en 2014 que « Datal Technologie » est officiellement lancée. L’application repose sur un principe à la fois simple et ambitieux. Il s’agit d’attribuer une identité numérique aux éleveurs et à leurs animaux. Chaque bête est enregistrée et associée à son propriétaire grâce à un code unique. En cas de vol, l’identification devient possible. « L’idée, c’est que partout où l’animal se retrouve, on puisse savoir à qui il appartient », explique-t-il, toujours avec cette clarté tranquille.
Contrairement à certaines solutions technologiques coûteuses, Amadou Sow privilégie une approche pragmatique. Il écarte la géolocalisation généralisée, jugée trop onéreuse et peu adaptée, au profit de puces Rfid, plus accessibles et durables. « La géolocalisation, ce n’est pas réaliste dans notre contexte », affirme-t-il. « C’est cher, et ça peut être contourné », explique-t-il. Avant d’ajouter, presque en conclusion : « Il n’existe pas de solution parfaite, mais il existe des solutions utiles ». Les premières années sont encourageantes. Le projet est remarqué dans plusieurs concours. Il est notamment primé à l’échelle nationale, puis récompensé au Kenya dans le cadre d’une compétition dédiée à l’innovation technologique. « Cela nous a beaucoup aidés », reconnaît-il sobrement. « Ça nous a donné de la visibilité et un peu de moyens ». Ces distinctions permettent de mobiliser des financements et de renforcer la crédibilité de l’initiative. Sur le terrain, les résultats commencent à apparaître. Près de 3 000 éleveurs sont enrôlés dans l’application. Des milliers de têtes de bétail sont identifiées.
« On avait même un potentiel beaucoup plus grand », précise-t-il. « Si tout s’était bien passé, on aurait pu aller beaucoup plus loin ». L’espoir d’un changement structurel se dessine. L’outil semble répondre à un besoin réel, longtemps resté sans solution.
Les obstacles d’un parcours
Mais cette dynamique se heurte rapidement à des difficultés. Les blocages administratifs se multiplient. Des incompréhensions surgissent entre les différents acteurs impliqués. À un moment décisif, une accusation infondée vient fragiliser le projet, entraînant la suspension de collaborations essentielles, notamment avec des vétérinaires.
« On nous a accusés de choses qui n’étaient pas vraies », explique-t-il, sans hausser le ton. « J’ai dû aller m’expliquer, me justifier, alors que tout était clair ». Amadou Sow se retrouve alors contraint de consacrer plusieurs années à tenter de relancer la machine. « J’ai passé deux à trois ans à essayer de reprendre les choses », dit-il calmement. Du temps perdu dans des démarches, des négociations et des tentatives de clarification. À ces obstacles s’ajoutent ensuite les conséquences de la pandémie de Covid-19, qui ralentit encore davantage le déploiement de l’application. « À chaque fois qu’on avançait, il y avait un nouveau blocage », résume-t-il. Le projet avance lentement, entre phases d’espoir et périodes de stagnation. « C’est extrêmement difficile », reconnaît-il, toujours sans élever la voix, presque comme un constat. Le paradoxe est que, dans le même temps, l’idée continue de circuler. D’autres initiatives émergent, parfois inspirées de principes similaires. Amadou Sow observe ces évolutions avec une certaine distance.
« J’ai vu d’autres structures faire presque la même chose », dit-il. « Mais c’est le jeu ». Il sait avoir été parmi les premiers à proposer une telle approche dans le contexte sénégalais. « Depuis les années 2010, nous travaillions déjà sur ces questions », rappelle-t-il, sans chercher à revendiquer davantage. Aujourd’hui, « Datal Technologie » demeure active, malgré un développement en deçà des ambitions initiales. Le potentiel reste considérable. Le nombre d’éleveurs concernés pourrait être largement supérieur à celui déjà enrôlé. « On peut faire beaucoup plus », affirme-t-il posément. Chez Amadou Sow, la détermination ne se manifeste pas par des déclarations spectaculaires. Elle se lit dans une constance. Une fois engagé dans une voie, dit-il, il devient difficile de l’en détourner. « Quand je décide de faire quelque chose, c’est difficile de m’arrêter », reconnaît-il. « Même si c’est compliqué ». Cette obstination, parfois coûteuse sur le plan personnel, constitue aussi le moteur de son parcours. « Ce projet m’a pris beaucoup de temps », admet-il. Au fond, son projet n’est pas né d’une volonté de créer une entreprise au sens classique. Il est né d’un souvenir, d’une injustice vécue par procuration, d’un vide qu’il fallait combler. Entre le troupeau disparu d’un voisin et une application numérique, le lien peut sembler ténu. Il est pourtant au cœur de son engagement.
Par Pathé NIANG

