De Saraya à Sansamba, sous la pluie et à bord d’une moto, nous avons suivi les traces d’un fleuve autrefois nourricier. Aujourd’hui, la Falémé charrie une autre histoire : celle de l’or, des terres bouleversées et d’une eau devenue inutilisable pour les populations riveraines.
SARAYA – À l’approche de Kharakhena, le décor change. Les galeries d’or apparaissent. Ici, l’or est partout : dans les discussions, dans les activités, mais aussi dans le paysage. Les trous béants, les tas de terre et les installations d’exploitation rappellent que cette partie du Sénégal vit au rythme du métal jaune.
De Moussala à Sansamba, il n’y a qu’environ six kilomètres. Sur cette piste, une autre histoire. La pluie arrose finement, mais de façon persistante. L’eau ruisselle sur le chemin et creuse des passages. Des pierres et des rochers affleurent çà et là. À moto, chaque virage demande de la concentration. On ralentit, on évite une pierre, on contourne une flaque, puis une autre. Quelques kilomètres plus loin, Sansamba se dévoile enfin.
« Une eau maudite »
Le village est installé à proximité de la Falémé, dans un paysage de collines qui, en cette saison des pluies, offre une végétation généreuse. Mais derrière cette apparente abondance se cache un paradoxe : vivre au bord de l’eau sans pouvoir réellement profiter de cette ressource.
À Sansamba, la Falémé coule à quelques pas. En cette période d’hivernage, le fleuve est bien rempli. Pourtant, pour les habitants, cette eau ne rime plus avec abondance.
« Aujourd’hui, l’eau de la Falémé ne sert à rien du tout », lâche Banadji Diallo, présidente des femmes du village.
Le constat est brutal mais demeure indiscutable. Ni lessive, ni maraîchage, ni abreuvement du bétail. Encore moins consommation humaine. Même la pêche, autrefois pratiquée, a pratiquement disparu.
La couleur de l’eau inquiète. Elle est rougeâtre.
« L’eau tue tous nos plants », témoigne Banadji Diallo.
Pour comprendre ce qui s’est passé, il suffit de longer les berges. À proximité du fleuve, les traces de l’orpaillage sont partout. Des tas de sable, des excavations, des installations artisanales. Des hommes travaillent, lavent, trient et broient sur les berges de la Falémé.
À moins de vingt mètres du lit du fleuve, Zaré Abou s’affaire autour de son atelier de fortune, juché sur les abords de la Falémé. Ce jeune Burkinabè est arrivé à Sansamba depuis environ deux mois. Ici, il travaille dans le « moul », le broyage et le traitement du sable destiné à récupérer l’or.
Le jeune homme explique être venu pour gagner de l’argent et aider sa famille. Fils aîné, il dit avoir une responsabilité particulière envers les siens. Il perçoit 3.000 FCfa par jour.
De jeunes orpailleurs récupèrent le sable, le broient et le lavent dans le fleuve. Zaré soutient qu’aucun mercure n’est utilisé pour le lavage du sable. Mais même sans produit chimique, l’activité laisse des traces. Le sable déplacé, lavé puis rejeté finit en grande partie dans le cours d’eau.
À Sansamba, l’inquiétude est partagée. Bacary Dramé, surnommé Djaliba, parle d’une « eau maudite ». L’expression résume à elle seule le paradoxe de la situation.
« Nous vivons au bord de l’eau, mais nous ne pouvons presque rien en faire », déplore-t-il.
Autrefois, les enfants se baignaient dans la Falémé. Les femmes y faisaient la lessive. Les populations y pêchaient. Le maraîchage se pratiquait sur les berges. Aujourd’hui, tout cela appartient presque au passé.
Même les poissons se font rares.
« À l’époque, la pêche rapportait beaucoup et facilement. Aujourd’hui, il n’y a presque plus de poisson », raconte-t-il.
Pour faire leurs courses, certains habitants traversent le fleuve pour rejoindre Sakhola Baada, au Mali, juste en face de Sansamba. Là-bas, l’orpaillage continue. C’est l’un des grands paradoxes de la Falémé.
Deux rives, un même problème
D’un côté, le Sénégal a interdit les activités minières sur un périmètre de 500 mètres autour du fleuve. Les forces de défense et de sécurité veillent à l’application de la mesure.
De l’autre côté, les activités aurifères continuent. Pour les habitants de Sansamba, le problème ne peut donc pas être réglé sur une seule rive.
« Si nous voulons un résultat, il faut que les deux parties s’accordent et arrêtent l’exploitation aux abords du fleuve », estime Mamadou Diarra, chef du village.
Selon lui, la ruée vers l’or a profondément transformé Sansamba. L’agriculture, autrefois importante, recule. Beaucoup de jeunes et d’adultes se tournent désormais vers l’orpaillage.
Pour les femmes, la situation est encore plus difficile. Banadji Diallo raconte que l’agriculture, le petit commerce et l’orpaillage traditionnel constituaient leurs principales sources de revenus. Puis sont arrivées les exploitations minières semi-mécanisées.
« Nous avons perdu nos terres où nous pratiquions le maraîchage », dit-elle.
En plus, l’eau du fleuve, autrefois utilisée pour arroser les cultures, est désormais considérée comme trop polluée. Résultat : des femmes sans activité et des familles privées d’une partie de leurs revenus.
Aujourd’hui, les habitants de Sansamba réclament des équipements de transformation, des financements, des forages, mais aussi davantage d’infrastructures scolaires et sanitaires. Car Sansamba ne manque pas seulement d’eau potable. Le village manque aussi de services essentiels.
Mamadou Diarra, le chef du village, insiste sur la nécessité de renforcer les services sociaux de base. Selon les estimations, Sansamba compte environ 10.000 habitants. Pourtant, la localité reste confrontée à un déficit d’infrastructures.
Depuis la rive sénégalaise, il suffit de regarder au loin pour apercevoir Sakhola Baada. Le village malien est si proche qu’il suffit juste de traverser le fleuve pour y être.
Mais la Falémé est davantage qu’une frontière. Elle est aussi le lien qui unit des communautés vivant depuis longtemps de part et d’autre de ses rives.
À Sakhola Baada, l’orpaillage reste très présent. C’est là que se trouve une partie du problème, selon les habitants de Sansamba.
Souleymane Keïta, président des jeunes du village, salue les mesures prises par les autorités sénégalaises, notamment l’interdiction des activités minières dans un périmètre de 500 mètres autour du fleuve. Mais, pour lui, cela ne suffit pas.
« Il faudra parler avec nos frères du Mali pour trouver une solution commune et sauver ce fleuve », plaide-t-il.
Coopération transfrontalière
La Falémé sépare deux États, mais les lie en même temps. Ce qui est rejeté sur une rive affecte l’autre. Ce qui est extrait du lit du fleuve finit par modifier son cours. Ce qui dégrade l’environnement d’un côté finit nécessairement par avoir des conséquences sur l’autre.
Souleymane Keïta affirme que les dégâts sont visibles des deux côtés. Il évoque les activités minières semi-mécanisées, mais aussi le dragage et le lavage artisanal du sable.
Des trous abandonnés, des terres remuées, des espaces cultivables détruits : les traces sont nombreuses.
« La Falémé est un don de la nature, mais c’est aussi une frontière commune. Elle doit être préservée par les deux pays », insiste-t-il.
Moro Samoura, ancien président du conseil communal de la jeunesse de Bembou, partage cette analyse. Il reconnaît une amélioration du côté sénégalais depuis le retrait d’une partie des exploitants des berges du fleuve. Mais, selon lui, l’activité reste intense du côté malien.
Le problème est donc loin d’être réglé.
« Ce sera très difficile si les efforts ne sont pas coordonnés », estime-t-il.
La formule revient comme un refrain chez les habitants rencontrés. Tous parlent d’une même nécessité : dépasser la frontière pour protéger la Falémé.
À Sansamba, l’urgence est double. Il faut protéger le fleuve. Mais il faut aussi trouver des sources alternatives de revenus pour les populations.
Car derrière chaque trou d’orpaillage, il y a une famille. Derrière chaque jeune qui cherche de l’or, il y a souvent l’absence d’un emploi. Derrière chaque femme qui réclame un financement, il y a une activité traditionnelle qui a disparu.
Par Amadou DIOP (Correspondant)

