Geste de bénédiction pour les uns, pratique animiste pour d’autres. Au Sénégal, il n’est pas rare de voir certains verser quelques gouttes d’eau au seuil de leur maison ou dans un plat de nourriture.
Dans un restaurant d’une entreprise de la place. Mamadou Ndiaye (nom d’emprunt puisque la personne a souhaité s’exprimer sous anonymat) est installé autour d’une table et prend son repas avec ses collègues. Une assiette de « soupe kandja » garnie d’une grosse moule au milieu lui est servie.
L’agent enlève ses lunettes, prend la cuillère enroulée dans un mouchoir et puise de l’eau dans le verre placé devant lui. Ensuite, il asperge son plat avec cette eau avant de prendre une première bouchée. Il explique que dans certaines traditions locales, verser un peu d’eau sur un plat avant de manger est réputé neutraliser d’éventuels poisons ou mauvais sorts. C’est pourquoi, pour Mamadou Ndiaye, il est impensable de manger sans ce rituel appelé « chifay ».
« J’ai l’habitude d’asperger le plat d’eau avant de manger. Nous avons l’habitude de le faire chez moi et nous l’avons appris auprès de notre marabout à Touba. Dès qu’on ouvre le bol, un membre de la famille s’en acquitte. Cette pratique est très courante chez beaucoup de marabouts qui versent l’eau abondamment », confie M. Ndiaye.
À l’en croire, c’est une forme de protection pour conjurer le mauvais sort ou le danger que contiendrait un repas. Cheikh Gadiaga Diop, résident de Liberté V, avance le même argument. Il argue que cette pratique permet également de chasser le mauvais œil et l’envie.
« Lorsqu’on cuisine, l’odeur peut se répandre et une personne qui la sent peut avoir le désir d’en manger. Il en est de même lorsqu’une personne voit la nourriture sans y être invitée. Donc, en aspergeant le repas d’eau, on préserve la personne qui mange de tout mal ou du mauvais œil », soutient-il. C’est la raison pour laquelle nos deux interlocuteurs affirment ne pas pouvoir se passer de cette pratique.
Tout le contraire de Maguette Seck, âgé de 82 ans. Toutefois, l’octogénaire ne peut pas sortir de chez lui sans verser un peu d’eau devant sa porte. « Je l’ai toujours fait et je n’y vois que du positif. Je suis revenu récemment des États-Unis et mes enfants l’ont fait lorsque je devais rentrer au Sénégal », raconte le vieillard, assis sur une chaise en face de son domicile à la Médina.
Une pratique mal vue
Pour Mme Sall, c’est une question d’éducation et de tradition. « Pour nous qui avons été élevés selon les valeurs du village, dès le réveil, nos mères ou nos grands-mères versaient de l’eau avant de nous laisser partir. C’était pour que la journée se passe dans la paix et la tranquillité », confie l’épicière, qui ajoute que cette tradition est pratiquée à bien d’autres occasions.
« On verse de l’eau dans tout ce qu’on entreprend : avant un voyage ou avant de démarrer une voiture, on en verse sur les pneus afin que le trajet se déroule sereinement et que l’on arrive à destination en toute sécurité », indique Mme Sall.
Elle précise accomplir ce rituel avant d’ouvrir son commerce. Elle se justifie : « Dans le commerce, n’importe quel client peut entrer, y compris des personnes animées de mauvaises intentions qui cherchent à nuire ou à bloquer l’activité. Or, l’eau offre une forte protection. Elle permet de passer une journée paisible sans rencontrer de problèmes. Elle apporte la sérénité et protège contre les mauvaises ondes ».
D’ailleurs, à l’en croire, c’est la raison pour laquelle certaines personnes utilisent même de la glace ou, à défaut, de l’eau bénite, même si la majorité des gens utilisent habituellement l’eau du robinet. Un propos que confirme Khadim Mbengue, tailleur à Rufisque. La première chose qu’il fait chaque matin lorsqu’il ouvre sa boutique, c’est d’asperger de l’eau partout. Toutefois, s’empresse-t-il de préciser : « C’est de l’eau bénite que je prépare moi-même en y récitant quelques versets. Lorsque le volume diminue, je rajoute de l’eau ».
Accoudé sur une moto stationnée sous un immeuble à la Médina, Mbaye Dione, fortement ancré dans sa tradition sérère, regrette de ne pas faire ce rituel tous les jours. « À Dakar, lorsque vous cohabitez avec des gens, vous n’osez pas verser de l’eau sur le seuil de votre porte car vous risquez d’être soupçonné de mysticisme », se désole ce résident de la Médina.
Or, dit-il avec le sourire aux lèvres : « Au village, cette habitude d’asperger le seuil de la maison dès le réveil est une pratique systématique. L’usage veut que l’on prépare un récipient d’eau la veille. Ainsi, le matin, avant de franchir le seuil de la chambre ou de la maison, on verse un peu d’eau au sol avant de faire le premier pas ».
Il explique que cette coutume, pratiquée également devant l’entrée d’un commerce ou de son lieu de travail, apporte la bénédiction et préserve des mauvaises énergies jusqu’au coucher du soleil. C’est fort de cette conviction que Maïmouna Faye, qui attendait le tour de sa fillette chez la coiffeuse, n’ose pas sortir de chez elle le matin sans faire ce rituel.
Alors qu’elle théorisait sur les bienfaits d’une telle pratique, la coiffeuse, Fatouma Bâ, a lancé : « Chez nous, les Halpulaaren, nous ne le faisons pas et il est interdit de traverser ce liquide versé, car nous estimons que c’est de l’eau “noire”, maudite ».
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Ainsi, pour la coiffeuse, cette pratique n’a pas lieu d’être. « Il s’agit tout simplement de pratiques culturelles et cultuelles très anciennes, profondément ancrées dans nos sociétés. Certains les rejettent en affirmant qu’il s’agit de pratiques païennes, tandis que d’autres y voient une source de bénédiction », tranche Mame Bouh Diop en égrenant un chapelet.
Le septuagénaire soutient qu’il comprend la motivation des adeptes de cette coutume. Pour autant, il préfère se référer aux recommandations divines. « Je ne le fais pas, même si je vois beaucoup de gens le pratiquer au quotidien, y compris dans la maison où j’habite », soutient M. Diop.
Contrairement à leurs proches, Fatou Seck Ndèye et Fatou Wade préfèrent également se conformer à la religion. « Lorsque je sors, je récite quelques versets seulement », ajoute la première. Quant à la seconde, elle affirme qu’il ne lui est jamais traversé l’esprit d’asperger d’eau son étal. Assane Kane estime également qu’il n’a plus besoin de verser de l’eau en sortant le matin. Il explique s’être rendu compte « qu’il s’agit d’une croyance animiste ».
« Je me souviens d’un enseignant qui nous faisait remarquer la contradiction qu’il peut y avoir entre proclamer la grandeur de Dieu par la prière et continuer à dépendre de rituels animistes de versement d’eau », ajoute M. Kane. Toutefois, il est moins catégorique concernant le fait d’asperger la nourriture d’eau. Car, il reste convaincu des aspects positifs de ce rituel car, théorise-t-il : « L’eau est un symbole de bienfait et de prospérité. On la recommande d’ailleurs souvent sous forme d’aumône ».
Bénédiction
Cheikhouna Lô Ngabou, religieux à Touba, soutient que cette coutume, répandue au Sénégal en général, a une base religieuse. À l’en croire, l’intention était la recherche de la guérison et de la protection par le Coran. « À l’origine, on récitait la “Basmala” ou des invocations de protection sur l’eau. Cet acte avait pour soubassement la recherche de la bénédiction avec l’intention d’avoir la “baraka”, de repousser le mauvais œil et l’envie avant de manger ».
Selon ses explications, il en est de même pour le repas de noces de la mariée : « On y asperge de l’eau sur laquelle on a récité le Coran, avec l’intention de repousser le mauvais œil, d’apporter la bénédiction au nouveau mariage et de protéger la maison ». Cependant, Serigne Cheikhouna Lô Ngabou constate que la pratique a été dévoyée.
« J’ai remarqué que la majorité des gens se contentent d’asperger de l’eau sans rien réciter », déplore le religieux. Or, martèle-t-il, « asperger de l’eau seulement en croyant qu’elle-même est profitable, là on se détourne d’Allah ». Donc, pour le religieux, tout dépend, en somme, de l’intention de la personne.
Par Fatou SY

