Attaques sur les infrastructures critiques, menace sur l’espace aérien… L’Arabie saoudite subit de douloureux moments dans le conflit qui l’oppose aux rebelles Houthis. Ancien officier supérieur de la Gendarmerie royale marocaine, analyste en défense et enseignant à l’École de guerre économique de Casablanca, au Maroc, Nizar Derdabi nous aide à comprendre la particularité de ce mouvement et les perspectives d’une éventuelle intervention américaine.
Le conflit entre l’Arabie saoudite et les Houthis ne cesse d’avoir des développements inquiétants, notamment avec les attaques contre l’aéroport de Riyad. Cette nouvelle dimension prise par le conflit vous a-t-elle surpris ?
Sur le principe, non. Les Houthis ont déjà ciblé Riyad par le passé, notamment l’aéroport international King Khalid, bien avant la trêve de 2022. En revanche, nous assistons, aujourd’hui, à un véritable changement de palier dans cette confrontation. Trois éléments me paraissent particulièrement significatifs. D’abord, le bilan humain : 13 morts et plus de 300 blessés lors de l’attaque du 10 octobre ; ce qui en fait la plus meurtrière subie par le Royaume depuis plus d’une décennie. Ensuite, la répétition des frappes, avec quatre attaques contre le même aéroport en cinq jours, sans oublier celles visant Dammam et Abha. Enfin, la dimension doctrinale : les Houthis ont déclaré les aéroports et l’espace aérien saoudiens « théâtre d’opérations » tout en prenant soin d’exclure La Mecque et Médine.
Ce choix n’est certainement pas anodin. Il traduit une volonté de frapper l’économie et l’image du Royaume, sans lui offrir l’argument d’une atteinte aux lieux saints. Cette escalade n’était d’ailleurs pas imprévisible. Depuis juillet, les représailles s’enchaînent, de la frappe saoudienne sur l’aéroport de Sanaa jusqu’à l’offensive gouvernementale « Aube du Yémen », appuyée par l’aviation saoudienne. Nous sommes dans une logique de réciprocité assumée : aéroport contre aéroport, offensive contre offensive. Il faut également replacer cette confrontation dans son environnement stratégique régional. Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, la mer Rouge est devenue une artère vitale pour les exportations saoudiennes. Les Houthis ont parfaitement compris l’avantage stratégique qu’ils pouvaient tirer de cette situation. Reste un piège analytique dans lequel il serait facile de tomber : considérer que l’affaiblissement de l’Iran, leur principal soutien extérieur, devrait logiquement conduire les Houthis à réduire leurs ambitions militaires et à préserver la trêve.C’est ce que nous appelons, dans l’analyse du renseignement, le « mirror imaging » ou effet miroir. Autrement dit, projeter sur l’adversaire notre propre manière de raisonner.
De tous les groupes présentés comme des proxys iraniens, les Houthis semblent être l’organisation la plus dangereuse sur le plan militaire. Qu’est-ce qui fait leur différence ?
Plusieurs facteurs expliquent cette singularité et je commencerais par revenir sur le terme même de « proxy », qui me paraît réducteur lorsqu’on parle des Houthis. Ce terme laisse entendre une relation de subordination dans laquelle l’Iran finance, arme et donne les ordres, et les Houthis exécutent. Certes, ils bénéficient du soutien iranien en matière d’armement, de technologies et de savoir-faire militaire, mais ils poursuivent avant tout leur propre agenda, profondément ancré dans l’identité zaydite, l’histoire du Nord-Yémen et leur rivalité avec l’Arabie saoudite. Il faut donc davantage les considérer comme un allié autonome de Téhéran, avec ses propres objectifs et son propre calendrier. Ensuite, les Houthis disposent d’un avantage territorial considérable par rapport aux autres composantes de ce qu’on appelle « l’Axe de la résistance ». Le Hezbollah doit composer avec l’État libanais et les équilibres confessionnels du pays. Les milices irakiennes doivent tenir compte du pouvoir de Bagdad. Les Houthis, eux, contrôlent un territoire qui fonctionne pratiquement comme un État avec une capitale, des ports, une large partie de la population yéménite, une administration et des ressources financières. Aucun gouvernement ne peut les freiner de l’intérieur. Il y a également la dimension industrielle et technologique. Les Houthis ont développé des capacités locales d’assemblage de drones et de missiles grâce notamment à des composants importés et à des transferts de technologie. Cela leur permet de mener une guerre asymétrique particulièrement coûteuse pour leurs adversaires. Lorsqu’un drone qui coûte quelques dizaines de milliers de dollars oblige le défenseur à engager un missile intercepteur valant plusieurs millions, le rapport coût-efficacité tourne rapidement en faveur de l’attaquant. Dans une confrontation prolongée, cette asymétrie peut devenir déterminante. Mais, à mes yeux, le facteur le plus important reste leur expérience de la guerre d’attrition. Les Houthis ont été façonnés par une succession de conflits : six guerres contre le pouvoir d’Ali Abdallah Saleh entre 2004 et 2010, 7 années de campagne militaire de la coalition menée par l’Arabie saoudite, puis les frappes américano-britanniques de 2024 et la campagne américaine de 2025. Cela fait 20 ans qu’ils affrontent des adversaires militairement et technologiquement supérieurs. Ils ont appris à encaisser les frappes, à disperser leurs moyens, à reconstituer leurs capacités et à poursuivre le combat malgré les pertes. Comme l’Iran, ils ont développé une organisation militaire capable de survivre à la destruction de ses infrastructures et à l’élimination de ses dirigeants. Leur seuil de tolérance aux pertes est particulièrement élevé. Et c’est un paramètre que leurs adversaires ont souvent du mal à intégrer dans leurs calculs.
Enfin, il faut rappeler que les Houthis constituent, aujourd’hui, le dernier pilier intact de « l’Axe de la résistance » alors que le Hezbollah a été considérablement affaibli, que le Hamas a subi des pertes majeures et que le régime syrien est tombé. Paradoxalement, l’affaiblissement de l’Iran pourrait les rendre encore plus dangereux. En effet, moins de coordination avec Téhéran peut aussi signifier davantage d’autonomie dans leurs décisions, et donc, moins de retenue dans leurs actions militaires.
Avec cette escalade, croyez-vous à une intervention américaine pour soutenir leur allié saoudien ?
Une intervention américaine me paraît probable, mais je pense qu’elle prendrait une forme limitée et soigneusement calibrée. Plusieurs éléments vont dans ce sens. D’abord, la présence d’un ressortissant américain parmi les victimes de l’attaque de Riyad ; ce qui donne à Washington un motif politique immédiat. Ensuite, les déclarations de Donald Trump qui a indiqué que les États-Unis pourraient se joindre aux frappes saoudiennes et qu’une décision serait prise rapidement.
Il faut également rappeler que Washington avait déjà apporté son soutien à la frappe saoudienne contre l’aéroport de Sanaa en juillet. Enfin, il y a la dimension iranienne. Dans la lecture stratégique américaine, les Houthis restent le proxy de Téhéran. Les frapper pourrait donc être perçu comme un moyen supplémentaire d’exercer une pression sur l’Iran, alors que les tractations autour du détroit d’Ormuz se poursuivent.
Les Américains doivent toutefois composer avec plusieurs contraintes. Leurs forces sont déjà fortement mobilisées par le blocus naval de l’Iran et le calendrier politique intérieur pèse aussi énormément avec les élections de mi-mandat du 3 novembre. Dans ce contexte, je vois mal Trump s’engager dans une nouvelle guerre longue et coûteuse.
Il y a aussi le précédent de l’opération « Rough rider » en 2025, à savoir près de deux mois de frappes, des pertes matérielles sensibles pour les Américains et, finalement, un accord négocié sous médiation omanaise, sans que les Houthis aient été privés de leur capacité de frappe.
Entretien réalisé par Oumar NDIAYE


