Docteur en science politique de l’Université Paris 2, Ibrahima Dabo est spécialiste des relations internationales, de la Russie et de la guerre informationnelle. Diplômé aussi de l’Université russe de Nijni Novgorod, il revient dans cet entretien sur la non implication de la Russie dans la situation en Iran.
La Russie, partenaire stratégique de l’Iran, n’a pas été vue aux côtés de ce pays face à l’intervention israélienne-américaine. Comment l’expliquez-vous ?
Depuis le début de ce conflit, beaucoup s’interrogent sur l’absence de soutien de la Russie aux côtés de son allié stratégique, l’Iran. Il convient toutefois de rappeler que Moscou n’a signé aucun accord d’assistance mutuelle avec Téhéran.
Le pacte signé récemment ne comporte pas de clause de défense mutuelle ; ce qui signifie que Moscou n’a aucune obligation juridique d’intervenir militairement pour défendre l’Iran. La Russie ne peut intervenir militairement qu’en cas d’agression contre les États membres de l’Organisation du traité de sécurité collective, qui regroupe la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Russie elle-même. En dehors de cette organisation, seule la Corée du Nord bénéficie d’un accord de défense avec Moscou.
L’article 4 du traité de l’Organisation du traité de sécurité collective est comparable à l’article 5 de la Charte de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui prévoit une assistance collective en cas d’attaque contre l’un des membres. Par ailleurs, il est clair que la guerre en Ukraine a considérablement affaibli la Russie. Ce conflit a réduit sa puissance militaire et placé Moscou dans une situation d’impuissance stratégique relative.
Dans ce contexte, la Russie ne dispose plus de moyens nécessaires pour assurer efficacement la défense de ses alliés. Depuis la rencontre d’Anchorage, en Alaska, Moscou semble également chercher à éviter toute confrontation directe avec les États-Unis. Ouvrir un second front au Moyen-Orient contre les États-Unis et Israël dépasserait ses capacités militaires et politiques. Un soutien explicite à un allié engagé dans un conflit contre Washington pourrait être interprété comme une provocation et inciter les États-Unis à renforcer encore leur soutien militaire à l’Ukraine.
Après la Syrie, la Russie risque aussi de perdre un allié dans cette zone stratégique du Moyen-Orient. Peut-on dire qu’elle n’a pas l’influence nécessaire pour protéger ses alliés ?
La Russie conserve une certaine influence, bien que celle-ci soit désormais contenue par les États-Unis et leurs alliés. Depuis son intervention militaire dans la guerre en Syrie, en 2015, la Russie a démontré sa capacité à jouer un rôle déterminant au Moyen-Orient.
Son soutien militaire a permis au régime de Bachar al-Assad de se maintenir au pouvoir, renforçant ainsi l’image de Moscou comme un allié capable d’appuyer concrètement ses partenaires sur le plan militaire. Cependant, malgré ce soutien, la Russie n’a finalement pas été en mesure d’empêcher l’effondrement du régime de Bachar al-Assad.
Contrairement aux États-Unis, la Russie ne dispose ni d’un réseau d’alliances militaires aussi étendu ni d’une puissance économique comparable. Les États-Unis, par exemple, possèdent de nombreuses bases militaires dans la région ; ce qui consolide leur capacité d’influence.
Ainsi, on ne peut pas affirmer que la Russie est absente ou marginale au Moyen-Orient. Son influence y est bien réelle, mais elle demeure limitée et ne lui permet pas, à elle seule, de rivaliser avec la puissance américaine.
Avec la fermeture annoncée du détroit d’Ormuz, la Russie, pays producteur de gaz et de pétrole, peut-elle en profiter ?
La fermeture du détroit d’Ormuz pourrait offrir un avantage à court terme à la Russie en raison de la hausse probable des prix du pétrole. Ce passage maritime est stratégique puisqu’environ 20 % du pétrole mondial y transite.
Cette voie étant désormais bloquée, une grande partie du pétrole provenant du Golfe ne peut plus atteindre les marchés internationaux, entraînant ainsi une forte hausse du prix du baril. Dans un tel scénario, celui-ci pourrait dépasser les 100 dollars.
Pour un grand exportateur d’hydrocarbures comme la Russie, cette situation pourrait présenter plusieurs avantages : une hausse des recettes énergétiques, la possibilité de vendre son pétrole à un prix plus élevé et l’opportunité de remplacer partiellement certaines exportations du Moyen-Orient sur le marché international.
Moscou serait la grande gagnante de cette flambée des prix du pétrole. En redessinant la carte géoéconomique mondiale, cette guerre en Iran redonne à Moscou la capacité d’imposer ses conditions tarifaires sur les marchés.
Toutefois, cet avantage resterait fragile. Une crise énergétique mondiale ou un conflit prolongé dans la région pourrait finir par fragiliser l’économie mondiale dans son ensemble, y compris celle de la Russie.
Entretien réalisé par Oumar NDIAYE

