Les mots ont parfois une mémoire plus longue que les hommes. Ils gardent la trace des époques, des blessures, des réconciliations. Ils disent ce que nous sommes avant même que nous ayons le temps de nous reconnaître. Voilà pourquoi il faut s’inquiéter lorsqu’un pays commence à ne plus se parler qu’à travers des mots qui blessent. Le Sénégal a longtemps été un pays où l’on savait désamorcer les colères avec un sourire, une plaisanterie, un thé partagé, un bol de riz autour duquel les désaccords perdaient de leur gravité. Nous disputions les idées sans condamner les personnes.
Nous pouvions voter différemment et rentrer par le même chemin. La politique divisait les convictions, jamais les familles. Elle opposait des projets, rarement des humanités. Aujourd’hui, le vocabulaire ressemble à un arsenal. Les uns seraient une « engeance », les autres seraient des « kulunas », ce mot importé de la République démocratique du Congo pour désigner ces bandes de jeunes qui font régner la terreur dans certains quartiers. D’un côté les patriotes, de l’autre les délinquants. Ici les vertueux. Là les corrompus. Les anciens contre les modernes. Les populistes contre les républicains. Les éveillés contre les aveugles. Les purs contre les impurs… Chaque époque invente ses lignes de fracture.
Mais les nôtres deviennent des frontières. Elles ne séparent plus seulement des opinions. Elles fabriquent des identités irréconciliables. L’adversaire n’est plus celui qui pense autrement. Il devient celui qui n’aurait plus le droit d’appartenir au même destin. La politique, qui devrait être l’art patient d’organiser la cité, s’est transformée en une arène où chacun cherche moins à convaincre qu’à éliminer symboliquement l’autre. Le débat s’efface devant l’anathème. L’argument recule devant l’insulte. La nuance paraît suspecte. Celui qui refuse de choisir un camp est aussitôt soupçonné de trahison. Dans ce nouveau tribunal populaire, la neutralité est devenue un crime et la modération une faiblesse. Pourtant, aucune démocratie ne survit longtemps lorsque chaque citoyen est sommé de prouver quotidiennement la pureté de son engagement. Le Sénégal n’a jamais grandi dans l’unanimité. Il s’est construit dans la coexistence. Chacun de ses présidents a hérité d’une histoire qu’il n’a pas commencée et qu’il ne terminera pas. Le Sénégal ne commence avec personne.
Il ne finit avec personne. C’est là que surgit l’image de Babel. Le récit biblique ne raconte pas seulement l’effondrement d’une tour. Il raconte l’effondrement d’une conversation. Tant que les hommes partageaient une langue, ils pouvaient bâtir ensemble. Le chantier s’interrompt le jour où chacun entend des mots différents dans la bouche de son voisin. Ce n’est pas la pierre qui manque. C’est la compréhension. Notre Babel sénégalaise ne s’élève ni en briques ni en argile. Elle pousse dans les studios de télévision, les tribunes politiques, les réseaux sociaux, parfois jusque dans les concessions familiales. Les mêmes mots n’ont plus le même sens. Le patriotisme devient une exclusivité. La justice change de visage selon celui qu’elle frappe. La vérité elle-même paraît avoir choisi son camp. Le plus inquiétant n’est pas que nous soyons en désaccord. Une démocratie respire grâce au désaccord.
Ce qui menace un peuple, c’est le moment où il cesse de croire que l’autre mérite encore d’être écouté. Les civilisations ne meurent pas seulement de la pauvreté, des guerres ou des catastrophes. Elles s’épuisent aussi lorsque la confiance disparaît du langage. Lorsqu’un citoyen ne voit plus dans son compatriote qu’un ennemi à abattre, une engeance à mépriser ou un kuluna à craindre, c’est déjà une partie du pays qui s’effondre, sans bruit, sous le poids de ses propres certitudes. Le Sénégal possède pourtant une ressource que beaucoup nous envient. Une mémoire de la palabre. Une culture du cousinage à plaisanterie qui transformait la différence en complicité. Une manière unique de faire de la diversité non pas une menace, mais une promesse.
Il reste temps de retrouver cette langue commune. Non pas celle de l’uniformité, mais celle du respect. Car un peuple peut survivre à une crise économique. Il peut surmonter une alternance politique. Il peut réparer des injustices. En revanche, il devient fragile lorsqu’il ne partage plus le même alphabet moral. La plus haute tour que le Sénégal puisse bâtir ne touchera jamais le ciel. Elle reliera simplement des femmes et des hommes qui acceptent de ne pas penser pareil tout en continuant à regarder dans la même direction. C’est cette architecture invisible qui fait les grandes nations. sidy.diop@lesoleil.sn

