D’habitude, les institutions se délitent à bas bruit, par fatigue, par routine, par lente érosion. La Confédération africaine de football a, quant à elle, choisi avec une étrange application, de s’attaquer à sa propre colonne vertébrale. Non pas qu’elle ignore ce qu’elle fait, mais elle semble s’y acharner, comme si la faute devenait méthode, et la dénaturation, stratégie. Car enfin, que reste-t-il du football si l’on en retire sa loi fondamentale, cette vérité nue qui surgit du terrain et ne souffre aucune révision ? Le score est un verdict sans appel. Il ne se corrige pas dans les bureaux feutrés, il ne se négocie pas entre initiés, il ne se maquille pas au gré des intérêts. Il s’impose, comme une évidence presque brutale, née de quatre-vingt-dix minutes de lutte, d’incertitude et de courage.
Or voici que des administrateurs, sûrs de leur pouvoir mais oublieux de leur mission, se permettent de revenir sur ce qui fut joué, vu, vécu. Deux mois après, à distance, à froid. Comme si le temps effaçait la sueur. Comme si la mémoire des corps pouvait être dissoute dans l’encre des procès-verbaux. Le football devient alors un théâtre d’ombres, où le réel s’efface devant la décision. Dans cette affaire, un parfum de fatalité programmée flotte avec insistance. Tout se passe comme si le trophée avait trouvé son destinataire avant même le coup d’envoi. Le Maroc aurait été désigné à l’avance, promu vainqueur avant l’épreuve. Mais le football est un animal rétif aux scénarios écrits d’avance. Il aime déjouer les certitudes, renverser les pronostics, rappeler aux puissants que rien ne se gagne hors du terrain.
C’est là toute sa noblesse. Et c’est précisément cette noblesse que l’on piétine. Car le football ne se joue ni sur un tapis vert ni dans les conciliabules d’appareil. Il se joue dans l’effort, dans l’usure, dans cette vérité charnelle qui fait d’un match une expérience irréfutable. Le reste n’est que décor, et souvent trompe-l’œil. Le plus inquiétant, pourtant, n’est pas l’erreur. L’erreur est humaine, et parfois réparable. Non, le plus inquiétant est l’intention. Cette volonté obstinée de tordre le réel, d’imposer une fiction officielle, de substituer à la justice du jeu une justice administrative. Là commence la dérive. Là s’installe une forme de coup de force feutré, qui ne dit pas son nom, mais en a tous les traits.
Il faut appeler les choses par leur nom. Lorsque Patrice Motsepe, sous le regard attentif de Gianni Infantino, entérine de telles pratiques, ce n’est plus une simple faute de gouvernance. C’est une rupture. Une fracture entre le football et ceux qui prétendent le diriger. Une confiscation, au sens presque politique du terme.
Et cette confiscation résonne étrangement dans une Afrique qui, par ailleurs, affirme sa maturité. Une Afrique où les élites s’imposent sur la scène mondiale, où les peuples revendiquent leur souveraineté, où les institutions, lentement mais sûrement, s’installent dans la durée démocratique. Dans ce contexte, voir le football, ce langage universel, retomber dans des pratiques d’un autre âge, a quelque chose de profondément dissonant.
On croyait ces réflexes relégués aux marges de l’histoire. Les voilà qui ressurgissent, travestis en décisions techniques, en arbitrages administratifs, en procédures opaques. Comme si, derrière les façades modernisées, subsistaient des réflexes d’allégeance et de manipulation. Il ne s’agit pas ici de morale abstraite ni d’indignation de circonstance. Il s’agit d’un enjeu de crédibilité. Car un football qui trahit ses propres règles cesse d’être un jeu. Il devient une mise en scène. Et une mise en scène finit toujours par lasser, puis par se délégitimer.
La dignité du football africain ne se décrète pas. Elle se construit, patiemment, dans le respect des règles les plus simples. Un match se joue, un résultat se constate, et l’histoire s’écrit ainsi. Toute autre voie est une impasse. Reste à savoir si ceux qui dirigent aujourd’hui en ont encore conscience. Ou s’ils préfèrent, au contraire, persévérer dans cette étrange entreprise qui consiste à défaire ce qu’ils sont censés protéger.
sidy.diop@lesoleil.sn

