L’esprit, ou la mentalité navétane, vous connaissez ? C’est toute la philosophie qui entoure ces mouvements populaires, à savoir les Associations sportives et culturelles (Asc), autrefois très actives durant les vacances scolaires.
Présentes sur l’ensemble du territoire national, ces Asc étaient, à l’époque, très bien organisées et répondaient pleinement à leur vocation en matière de formation et d’encadrement des jeunes. Le chant, la musique, la poésie, le théâtre… figuraient parmi leurs principaux modes d’expression et d’éducation. À l’instar des formations politiques, et dans le prolongement des cursus scolaires et universitaires, elles contribuaient à la formation de la jeunesse pendant les vacances. Les choses ont profondément évolué dans la société sénégalaise, qui n’échappe plus à la toute-puissance du matérialisme et au culte de l’argent. Les Asc, à l’image des partis politiques, ont, pour la plupart, été vidées de leur substance.
Parmi les causes de cette évolution figurent le délitement du système scolaire, la baisse du niveau, l’inversion des priorités, ainsi que les changements de paradigmes, qui ont rendu obsolètes les valeurs et les vertus d’hier. Tout cela nous a malheureusement plongés dans une nouvelle mentalité que nous assimilons à cet « esprit navétane ». Cet état d’esprit, qui s’exprime davantage par les biceps que par les idées, chez une jeunesse en mal de repères et de références, réduit désormais l’héritage des Asc à sa seule dimension physique et footballistique, bien loin de l’esprit structuré et formateur qui les animait jadis.
L’esprit navétane, c’est donc cet aveuglement qui consiste à placer son équipe de quartier au-dessus même de l’équipe nationale de football ; à considérer que le trophée remporté par cette équipe vaut davantage qu’un titre continental conquis par le pays. C’est cette mentalité qui pousse le supporter à tout casser dans le camp adverse, désormais perçu comme un ennemi plutôt que comme un simple adversaire. À combien de scènes de pillage, de batailles rangées et de destructions de biens publics et privés avons-nous assisté après la défaite d’une équipe ? Certains vont même jusqu’à semer la terreur dans le quartier qui les a vaincus, y imposant une forme de blocus et contraignant les populations à rester cloîtrées chez elles.
L’esprit navétane, c’est aussi celui qui pousse des supporters à envahir la pelouse pour protester contre une décision arbitrale défavorable à leur équipe. Ou encore celui qui a amené Pape Thiaw, sélectionneur de l’équipe nationale, à faire entrer en jeu certains joueurs alors que le Sénégal menait 2 buts à 0 face à la Belgique et maîtrisait parfaitement son huitième de finale de la récente Coupe du monde de football, dans le seul but de leur faire « goûter » (« niamalko ») quelques minutes de jeu. Une pratique courante dans les compétitions navétanes ou les matchs de quartier du dimanche.
Cette philosophie a débordé du cadre des compétitions navétanes pour s’inviter jusque dans l’arène de la lutte, où l’expression de la force physique est encore plus spectaculaire. Elle permet d’expliquer en partie la violence récurrente observée autour de cette discipline, malgré les nombreuses mesures prises, dont la plus emblématique demeure la création d’une Fédération de lutte. Mais l’esprit navétane ne s’arrête pas au sport. Il suffit d’observer le champ politique pour comprendre que cette mentalité a fini par prendre en otage de nombreux segments de la société sénégalaise.
Entre les échanges de coups, physiques comme verbaux, les accusations réciproques, les adversaires devenus alliés, puis redevenus ennemis, il y a de quoi s’inquiéter du nivellement par le bas observé ces dernières années dans notre société. La vidéo de « Lamignou Darou », poursuivi pour propos offensants à l’endroit du président de la République, et consorts, au-delà même de l’esprit navétane, marque une ligne de démarcation inédite en ce qu’elle banalise les souhaits de mort, de maladie incurable et d’autres malheurs à l’endroit d’un adversaire politique, qui ne devrait jamais être considéré comme un ennemi. C’est bien l’esprit navétane qui plane aujourd’hui…
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