Parfois, même en tant que journaliste, lorsqu’on voit certaines informations, on prie que ce soit une fake news. Car rien que le fait d’y penser est une hérésie. Cette idée nous a traversé l’esprit lorsqu’on a entendu parler des 100.000 FCfa donnés aux champions d’Afrique sénégalais U15 après leur sacre d’il y a quelques jours…Ils ont pourtant fait vibrer toute une nation.
Des gamins de moins de 15 ans, portant fièrement les couleurs vert-jaune-rouge du Sénégal, ont décroché le titre de champions d’Afrique scolaire de football. Une victoire historique, comme le reconnaît elle-même la Fédération sénégalaise de Football (Fsf) dans son communiqué. Et la récompense ? 100.000 FCfa chacun, présentés comme de simples « frais de transport ». Il faut laisser ce chiffre résonner un instant.
Champions d’Afrique, traités comme des passagers « ordinaires ».
Cent-mille francs ! C’est le prix symbolique attribué à ces jeunes champions pour rentrer chez eux après avoir hissé le drapeau national au sommet du continent. Pas une prime de victoire, pas une reconnaissance sportive, non. Des frais de transport. Comme si leur exploit se résumait à un billet de bus.
On ne parle pas là de professionnels aguerris négociant leurs contrats. On parle d’enfants, de mineurs représentant leur nation, qui ont sacrifié du temps scolaire, familial, personnel, pour aller défendre les couleurs du Sénégal. Et le message qu’on leur envoie au retour, c’est : voilà de quoi rentrer à la maison. C’est indigne. Pas illégal peut-être, mais profondément indigne.
Mais bon, il faut être honnête : la Fédération a pris la peine de s’expliquer, et ses arguments méritent d’être entendus.
La FSF rappelle, conformément au règlement de la Confédération africaine de football (Caf), qu’aucune prime directe n’est prévue pour les compétitions scolaires de cette catégorie d’âge. Elle précise également que la dotation de 300.000 dollars (près de 167 millions FCfa) octroyée par la Caf n’est pas versée en liquide à la fédération : elle est gérée directement par la Caf sur présentation de projets éligibles : équipements sportifs, infrastructures, programmes pédagogiques. Le ministère de l’Éducation nationale et la Fsf soumettront conjointement ces projets pour « pérenniser la pratique du football en milieu scolaire ».
Sur le papier, cela se tient. On ne peut pas reprocher à la Fsf de ne pas respecter un cadre réglementaire qu’elle n’a pas fixé. Mais voilà où le bât blesse.
Le règlement de la Caf ne dispense pas le Sénégal de ses responsabilités. Que la Caf ne prévoie pas de primes directes, soit. Mais qui a dit que la reconnaissance devait venir uniquement de la Caf ?
Le Sénégal est un pays qui sait célébrer ses champions quand il le veut. On a vu des primes conséquentes, des accueils en grande pompe, des réceptions à la Présidence pour des équipes nationales adultes. Et c’est bien normal, ils le méritent. Mais ces Lionceaux U15, eux, méritent quoi ? Un virement de 100.000 FCfa et un communiqué administratif ?
La Fsf se réfugie derrière le règlement de la Caf pour justifier l’absence de prime. Soit. Mais rien n’empêchait à la Fédération, l’État, ou les deux conjointement, de marquer cet exploit autrement : une cérémonie digne de ce nom, des bourses scolaires, du matériel, une promesse d’accompagnement dans leur parcours… Des gestes qui auraient dit à ces jeunes : votre sacrifice a de la valeur.
La question de fond :
qu’enseigne-t-on à ces jeunes ?
Derrière la polémique financière, il y a une question bien plus grave. Que dit-on à ces enfants sur la valeur de l’effort, du sacrifice et de la représentation nationale ? Qu’un joueur européen du même âge, dans un pays comparable en termes de développement du football scolaire, serait probablement rentré avec une médaille, un diplôme honorifique, une couverture médiatique nationale et le soutien d’un système qui investit dans son avenir, voilà ce qui devrait faire réfléchir.
Ces Lionceaux ont prouvé que le talent sénégalais existe dès le plus jeune âge. Le système, lui, prouve qu’il n’est pas encore à la hauteur de ce talent.
La Fsf n’a pas volé ces jeunes au sens strict du terme. Elle a respecté un cadre. Mais respecter un cadre minimal ne suffit pas quand on parle de champions d’Afrique de moins de 15 ans. L’excellence mérite mieux que le minimum syndical.
Les 300.000 dollars de la Caf seront (on l’espère) bien investis dans des infrastructures et des programmes pour les générations futures. C’est bien. Mais les champions d’aujourd’hui ont aussi le droit d’être honorés, aujourd’hui.
Cent-mille francs pour « frais de transport ». Champions d’Afrique. Le Sénégal peut, et doit, faire mieux que ça.


