La semaine dernière, fait suffisamment rare pour être souligné, l’homosexualité n’a ni occupé le devant de la scène médiatique ni alimenté les interminables polémiques de faits divers. Le pays a changé de sujet. Des « actes contre nature », l’attention collective s’est brusquement déplacée vers les actes d’état civil falsifiés.
Et parce que l’un des protagonistes de cette affaire est une personnalité connue du grand public, le scandale a aussitôt pris une dimension nationale.Pourtant, derrière le vacarme médiatique, le problème est ancien. La fraude à l’état civil n’est plus une simple dérive marginale ; elle s’est installée comme un phénomène structurel qui ronge silencieusement l’administration sénégalaise. Régulièrement, elle nourrit les chroniques judiciaires. Un simple extrait de naissance falsifié peut désormais ouvrir la voie à une cascade de conséquences dont la portée dépasse largement le cadre administratif.
En février dernier déjà, « Le Soleil » consacrait un dossier entier à cette question après le démantèlement d’un vaste réseau de fraude à Dakar, dont les ramifications remontaient jusqu’à Marsassoum, dans la région de Sédhiou. À l’époque, le directeur de l’Agence nationale de l’état civil (Anec), Moctar Ndao, dressait un constat sans détour : les fraudes à l’état civil fragilisent la valeur juridique des actes, favorisent l’usurpation d’identité, perturbent les statistiques nationales et faussent jusqu’à la planification des politiques publiques.
En clair, ce n’est pas seulement l’administration qui vacille ; c’est une question de gouvernance, de sécurité et, à terme, de souveraineté.
D’où la volonté affichée par l’État de moderniser le secteur à travers une vaste politique de digitalisation. Avec la plateforme « Sama état civil », interconnectée au Registre national de l’état civil (Rnec), les autorités espèrent sécuriser les procédures et réduire les manipulations frauduleuses. Mais malgré les annonces, le chantier reste immense. Et surtout, le mal dépasse largement le seul état civil. Le récent litige foncier de Sangalkam, abondamment commenté sur les réseaux sociaux, repose, lui aussi, sur des soupçons de faux documents.
Comme l’affaire de falsification de pièces administratives et fiscales mise au jour récemment par la police de Grand Yoff. Toutes ces affaires ont éclaté quasiment au même moment.
Des dossiers différents en apparence, mais qui révèlent tous le même mal profond : l’extrême fragilité des documents administratifs au Sénégal. Aujourd’hui, authentifier un papier relève parfois du parcours du combattant. Faux actes de naissance, faux certificats, faux titres fonciers, faux diplômes : le marché du faux prospère presque au grand jour. Les conséquences, elles, sont bien réelles. Des milliers de litiges fonciers trouvent leur origine dans des documents peu fiables. Des citoyens découvrent que leurs terrains ont été vendus sur la base de pièces falsifiées. D’autres apprennent que leur numéro de registre a été monnayé.
Au coeur de cette mécanique, un nom revient souvent : les mairies. Dans l’imaginaire collectif comme dans plusieurs dossiers judiciaires, elles apparaissent désormais comme l’un des maillons faibles du système. C’est là que se délivrent parfois, avec une facilité déconcertante, des documents obtenus au gré des arrangements, des complicités et de la corruption. Une réalité qui complique sérieusement les réformes annoncées par l’État.
Hasard du calendrier ou prise de conscience tardive, le Premier ministre lui-même s’est longuement attardé sur cette question lors du dernier Conseil des ministres. Après avoir posé un diagnostic alarmant, le chef du gouvernement a rappelé une évidence : la crédibilité de l’État commence par l’authenticité des documents qu’il produit.
Face à cette situation, le gouvernement annonce un vaste chantier de sécurisation documentaire.
Reste maintenant l’étape la plus difficile : transformer les annonces en résultats concrets. Car au Sénégal, la fraude documentaire n’est plus une anomalie isolée. Elle est devenue une économie parallèle, presque banalisée, qui prospère dans les failles d’une administration encore vulnérable.
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