Accompagner un proche dans ses derniers jours est une épreuve à la fois intime et profondément sociale. Au Sénégal, cette expérience révèle souvent une difficulté majeure : l’impossibilité apparente de nommer la mort à celui qui va mourir. Lorsque mon père est décédé, le silence s’est imposé comme une évidence. Ni les proches ni les soignants n’ont prononcé les mots. Quelques années plus tard, j’ai accompagné un autre parent dans un cadre où la parole circulait librement. Ce contraste éclaire un fait social important : au Sénégal, la mort se dit rarement, et souvent à demi-mot.
La Sutura, une valeur centrale et ambivalente
La Sutura, valeur centrale de la culture sénégalaise et ouest-africaine, vise à protéger l’autre de la brutalité du réel. Appliquée à la fin de vie, elle incite à adoucir, contourner ou différer l’annonce. L’intention est bienveillante, mais l’effet est parfois paradoxal : le patient, souvent conscient de son état, perçoit ce qui n’est pas dit. Il entre alors dans un silence partagé, retenant ses craintes pour ne pas accabler sa famille. Ainsi se forme un pacte tacite où chacun sait, mais personne ne nomme. Loin d’apaiser, cet évitement isole le mourant au moment même où il est le plus entouré.
Les limites du système de santé
Cette norme culturelle rencontre aussi des contraintes structurelles. Les soins palliatifs restent insuffisamment développés au Sénégal, alors que les diagnostics tardifs, notamment en cancérologie, les rendent indispensables. Les unités spécialisées sont rares et concentrées à Dakar, l’accès aux antalgiques forts comme la morphine est limité, et la formation des professionnels encore marginale. Les soignants, peu formés et souvent seuls face à cette annonce, se réfugient alors dans un silence bienveillant mais pesant. Dans ce contexte, la parole médicale se fragilise : l’annonce est souvent atténuée ou différée. Comme l’a analysé Norbert Elias, la modernité tend à reléguer la mort hors de la parole ordinaire. Au Sénégal, cette tendance se combine avec des normes culturelles qui renforcent le non-dit.
Repenser la tradition de l’intérieur
Ce silence n’est pourtant pas une fatalité. Les ressources pour une parole juste existent au sein même des traditions. Dans le cadre islamique majoritaire, l’accompagnement du mourant suppose une reconnaissance de son état. Les rituels ; récitation de la Chahada, rappel de la miséricorde divine, lectures du Coran ; appellent souvent une participation consciente, même minimale. La Sutura peut ainsi être relue non comme une interdiction de dire, mais comme une exigence de mesure : dire avec tact et bienveillance, pour permettre la préparation spirituelle et familiale. Cela implique toutefois de respecter le cas où une personne, en pleine conscience, refuse explicitement qu’on évoque sa mort : la « juste parole » inclut alors le respect de ce silence choisi, et non subi. La communication en fin de vie devient alors un véritable échange ; un don où se nouent transmission et reconnaissance mutuelle.
Enjeux et pistes d’évolution
La pandémie de Covid-19 a rappelé l’importance vitale du lien, même minimal. Au Sénégal, où la présence familiale est généralement forte, l’enjeu n’est pas la présence physique, mais la qualité de l’échange.
Trois axes paraissent prioritaires :
• Former les professionnels de santé à l’annonce et à la communication en fin de vie ;
• Développer les soins palliatifs sur l’ensemble du territoire, en s’appuyant sur le Plan national de lutte contre le cancer 2025-2029 et les associations comme l’ASSOPA ;
• Reconnaître le patient comme acteur de sa fin de vie, en intégrant ses préférences et ses pratiques religieuses.
Une question de lien social
Au-delà des dispositifs techniques, c’est la qualité du lien social qui est en jeu. Permettre à un individu de ne pas quitter le monde dans le silence, mais dans un espace de parole partagé et respectueux, relève d’une exigence éthique et sociale. Rompre le silence autour de la mort ne signifie pas rompre avec les traditions. Il s’agit d’en actualiser le sens profond : réconcilier la Sutura protectrice et une juste parole.
Par Maouloud Talla Fall
Chercheur, ingénieur et consultant
Image d’illustration générée par l’IA


