L’anecdote est entrée dans la légende. À l’occasion d’une rencontre entre le général américain William Westmoreland, ancien commandant des forces américaines au Vietnam (1964-1968), et le général nord-vietnamien Võ Nguyên Giáp, ce dernier aurait répondu sans emphase : « Vous savez, vous ne m’avez jamais battu sur le champ de bataille » ; «C’est possible, mais cela est sans importance ». Plus de quarante ans plus tard, cette réplique cinglante pourrait être assumée sans détour par les responsables iraniens, dans le contexte de guerre qui oppose depuis le 26 février 2026 la coalition États-Unis-Israël à la République islamique d’Iran. Téhéran a opté pour une guerre d’usure face à la stratégie du choc et de l’effroi (shock and awe) déployée par Washington et ses alliés.Cette stratégie de guerre d’attrition, qui s’appuie sur un réseau dense de villes souterraines abritant missiles et drones, vise à neutraliser la capacité militaire américaine dans le Golfe, en Irak et en Jordanie. Le gouvernement iranien cherche ainsi à éroder méthodiquement la puissance américaine dans la région. Les Gardiens de la Révolution, par des salves de missiles et de drones « Shahed », ont adopté une logique de submersion des défenses américaines et israéliennes afin de prendre progressivement le contrôle du détroit d’Ormuz, point névralgique par lequel transitent 20 % des ressources énergétiques mondiales.
Comme le rappelle le stratège prussien Carl von Clausewitz, la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. Pour l’Iran, le but n’est pas de vaincre l’armée américaine, mais de maintenir une résistance suffisamment longue pour épuiser la volonté politique des États-Unis. Cette doctrine semble avoir porté ses fruits, puisqu’elle a poussé Donald Trump à rechercher un cessez-le-feu, avec l’ouverture de négociations sous l’égide du Pakistan à Islamabad.
Cette asymétrie iranienne a frappé des centres de commandement comme la base de la 5e flotte américaine à Bahreïn et a entraîné la destruction de radars avancés ainsi que de batteries THAAD (Terminal High Altitude Area Defense). Selon plusieurs experts, ce conflit atteste d’une érosion de la puissance militaire américaine : malgré 13.000 frappes sur l’Iran, Washington n’a pas réussi à faire plier le régime iranien.
Ce conflit, quelle qu’en soit l’issue, risque de marquer la fin de l’hyperpuissance américaine qui structurait les relations internationales depuis 1991. Les différentes administrations ont tenté d’endiguer ce déclin progressif à travers des concepts comme le « leading from behind » (diriger depuis l’arrière), le pivot vers l’Asie, l’adoption d’une doctrine Monroe revisitée ou encore le retrait d’Afghanistan. Dans cette optique, le Pentagone doit constamment s’ajuster pour maintenir la suprématie militaire américaine sur plusieurs théâtres d’opérations.
Ainsi, face à la destruction de systèmes THAAD, le CENTCOM (Commandement central des États-Unis) a dû rappeler des systèmes déployés en Corée du Sud et à Taïwan. L’armée américaine conserve une puissance réelle dans des domaines comme la planification militaire, la supériorité aérienne, le renseignement satellitaire et la projection de puissance par ses porte-avions.
Cependant, la nature changeante des conflits actuels, avec l’usage massif de drones kamikazes et de moyens de renseignement bon marché, est capable de perturber gravement le déploiement des opérations militaires.
L’armée américaine se heurte ainsi à des problématiques similaires à celles de l’armée russe en Ukraine : difficultés logistiques, usage intensif des drones, forte létalité du front.
L’intensification du conflit menace sérieusement les stocks de munitions américains, ce qui pourrait pousser le Pentagone à puiser dans ses réserves stratégiques destinées à contrer la menace chinoise à Taïwan. Le choix des États-Unis de bloquer les ports iraniens après l’échec des pourparlers d’Islamabad risque d’entraîner une immixtion plus directe de la Chine, soucieuse de garantir ses approvisionnements énergétiques, l’Iran fournissant 15 % de ses hydrocarbures.

