Dans les collines boisées du pays Bassari, à l’Est du Sénégal, le rituel d’initiation marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte, mais il organise surtout un rapport particulier au vivant. La forêt y est un espace sacré, encadré par des interdits, des zones protégées et des règles coutumières strictes. Certaines clairières ne sont jamais exploitées, certains arbres ne sont jamais coupés.
Par la transmission orale et l’épreuve initiatique, les jeunes apprennent que la nature impose des limites à l’action humaine et que le collectif en est le gardien. Ici, la conservation du vivant n’est pas pensée comme une politique extérieure, mais comme une norme sociale intégrée au quotidien. À l’opposé géographique, les femmes de Djiffer et de Palmarin, dans la région de Fatick, font face à une autre pression environnementale : l’avancée de la mer. L’érosion côtière grignote les terres, fragilise les habitations et menace les activités de pêche et de transformation. Mais elles ne se résignent pas. Avec l’appui d’acteurs associatifs, elles participent à des aménagements de protection comme les épis, qui ralentissent la progression de l’océan et favorisent le dépôt de sédiments.
Une action concrète, fondée sur l’observation du terrain, l’adaptation progressive et une ingéniosité locale face à une contrainte globale. Entre ces deux réalités (forêts sacrées et littoral menacé) se dessine une même logique. C’est celle de sociétés qui inventent, à partir de leurs propres ressources, des réponses aux déséquilibres environnementaux. Une logique que met en perspective la réflexion de l’économiste et essayiste Felwine Sarr dans une interview accordée au journal « Le Soleil » (11-12 avril 2026). Auteur de « La fabrique du présent – Pour des utopies en actes », il rappelle que la crise écologique est indissociable d’un modèle économique dominant fondé sur l’exploitation illimitée de la nature, qui transforme le vivant en simple stock de ressources, avec un risque d’écocide à l’échelle planétaire. Dans cette perspective, les savoirs endogènes prennent une importance stratégique. Ils ne relèvent pas de simples survivances culturelles, mais constituent des formes de régulation du rapport entre sociétés et environnement. Qu’il s’agisse des interdits forestiers ou des pratiques d’adaptation côtière, ils traduisent une intelligence écologique construite sur le temps long, fondée sur l’observation et l’expérience.
À l’inverse, de nombreuses politiques de transition écologique reposent encore sur des dispositifs importés, dépendants de financements extérieurs, de projets courts et d’engagements internationaux souvent incertains. Or ces ressources, bien qu’annoncées à grande échelle, tardent fréquemment à se concrétiser ou restent insuffisantes face à l’urgence des besoins locaux. Cette dépendance fragilise la continuité des actions et pose la question de leur durabilité réelle.
Felwine Sarr invite ainsi à déplacer le regard. En effet, la transition écologique ne viendra pas uniquement des technologies, des projets financés de l’extérieur ou des politiques globales, mais aussi de la reconnaissance des savoirs locaux, ancrés dans les réalités sociales et territoriales. Cela suppose de ne pas reproduire des modèles d’action dépendants et intermittents, mais de renforcer des dynamiques endogènes capables de s’inscrire dans la durée. bgdiop@lesoleil.sn

