Le résultat était connu d’avance pour l’élection du 12 avril dernier au Bénin. Le ministre de l’Économie, Romuald Wadagni, devait remporter sans surprise la présidentielle. Le score, à la soviétique, avec 94 % des suffrages exprimés, ne remet nullement en cause le processus démocratique enclenché depuis des décennies dans le Quartier latin, dans le sillage de la conférence de La Baule en 1990. Cette élection béninoise marque un palier dans le processus démocratique et appelle à une double lecture.La première consiste à saluer l’attitude du président sortant, Patrice Talon, qui a joué le jeu de la démocratie et du respect du nombre de mandats. Dans une Afrique où la tendance est de s’éterniser au pouvoir, que ce soit par la voie des urnes ou par la force militaire, le mérite de Talon est réel. Réélu en 2021, il avait entrepris de nombreuses réformes dans un pays qui a connu plusieurs alternances démocratiques. Que l’ancien président Mathieu Kérékou, un militaire, ait accepté sa défaite aux élections avant de revenir cinq ans après par la voie des urnes en dit long sur l’héritage que Talon a voulu préserver.
La démocratie ne se résume certes pas aux élections, qui permettent d’établir une respiration naturelle de ce système en opérant des changements. Mais le président sortant aurait pu être tenté par des modifications constitutionnelles et par une ambition personnelle. Il a choisi de respecter la loi fondamentale et d’aspirer dignement à une vie après le pouvoir, démontrant ainsi un sens de la grandeur et un respect pour l’institution présidentielle. Ce pari réussi place le président Talon sur un piédestal dans une sous-région où la démocratie est, quelque part, mise en veilleuse. « Les esprits se ferment là où les talons claquent », selon l’expression d’un officier supérieur.
Il y a certes à redire sur les réformes de Talon, notamment sur le système des partis politiques de 2018, qui a conduit à une réduction de leur nombre, passé de plus de 200 à une douzaine. Cette réforme influe sur la représentativité et la pluralité politique. De plus, les réformes électorales fixent un seuil de 20 % des suffrages exprimés pour qu’un parti obtienne des députés, ce qui pèse encore sur la représentativité. La démocratie béninoise reste imparfaite, avec des restrictions sur les libertés civiles et la participation politique, mais elle a le mérite d’exister et d’essayer de se frayer un chemin.
Le second enseignement que nous rappelle ce changement au Bénin est à mettre en rapport avec les récentes déclarations du capitaine-président du Burkina Faso, Ibrahim Traoré. Ce dernier, au pouvoir depuis le 30 septembre 2022 à la suite d’un coup d’État, a exclu tout retour prochain à un processus électoral, le 2 avril 2026, sur la Radiodiffusion Télévision du Burkina. Martelant que « la démocratie, ce n’est pas pour nous », tout en assumant une « rupture avec le modèle démocratique », il a été explicite face aux journalistes : les élections ne figurent pas à l’agenda. Il a appelé les Burkinabè à « oublier la question de la démocratie », qualifiant le modèle occidental de système ayant conduit des pays africains à la misère, citant nommément la Libye en exemple.
La première question est celle de la légitimité dont jouit un président arrivé au pouvoir par la voie des armes, donc sans l’onction du peuple. Il est loisible de relever de nombreuses tares à la démocratie, mais elle restera, selon Oscar Wilde, « l’oppression du peuple par le peuple pour le peuple ». Ce qui est préférable à une oppression exercée par une minorité sur la grande majorité. Pour autant, on peut rejoindre Abraham Lincoln lorsqu’il souligne ses vertus : « L’adhésion populaire est essentielle. Avec l’adhésion populaire, rien ne peut échouer ; sans elle, rien ne peut marcher ». Le jeune capitaine peut toujours rétorquer, à l’instar de Paul Ricoeur, que « nos démocraties électives ne sont pas, ou de façon incomplète, des démocraties représentatives ». Ou encore, comme Platon, que la « démocratie est la dictature de l’ignorance ».
Il n’en demeure pas moins que son positionnement reflète un point de vue déjà exprimé dès 2025, lorsqu’il affirmait que le Burkina Faso « n’est pas dans une démocratie ». La Charte de la révolution adoptée par les autorités de transition autorise le capitaine Traoré à se maintenir au pouvoir pendant cinq ans à compter de juillet 2024 et à se porter candidat aux futures élections présidentielle, législatives et municipales prévues au terme de cette période, soit à l’horizon 2029. Un blanc-seing qui lui permet, sans grand risque, de s’éterniser au pouvoir.
Une lecture froide de la trajectoire béninoise permet de comprendre que les Africains, comme dans d’autres régions du monde, sont pleinement aptes à la démocratie
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