Beaucoup reconnaissent aujourd’hui la pluralité des courants féministes, mais peu connaissent l’existence du féminisme végétarien ou de l’écoféminisme. Dans son ouvrage «Les Éclairages du féminisme, l’universitaire sénégalais» Makhtar Diouf propose une plongée dans un mouvement riche de multiples branches, aux approches et aux sensibilités diverses. L’auteur met notamment en lumière, dans un des chapitres, deux courants encore méconnus dans nos sociétés : le féminisme végétarien et l’écoféminisme. À l’image des végétariens, qui dénoncent la violence infligée aux animaux pour leur consommation, ces mouvements établissent un lien entre la domination exercée sur les femmes, l’exploitation animale et, plus largement, les mécanismes de la masculinité toxique.
Le féminisme végétarien, qui présente plusieurs similitudes avec l’écoféminisme, soutient que les valeurs patriarcales sont intimement liées au régime carnivore. Selon cette approche, la consommation de viande s’inscrirait dans une culture de domination, tandis que l’adoption d’un régime végétarien ou végétalien constituerait un choix à la fois éthique, politique et social. À l’heure où des voix s’élèvent dans notre pays pour dénoncer la recrudescence des féminicides, ces courants de pensée suscitent un intérêt renouvelé. Le féminicide survient, selon les militants de la cause féminine, lorsqu’une femme tente de rompre une relation, de retrouver son autonomie ou d’échapper à l’emprise de son agresseur. Aux yeux de ce dernier, détruire son corps devient alors le moyen ultime de réaffirmer une domination qu’il considère comme un « droit naturel ». Une attitude que déplore le féminisme végétarien notamment popularisé aux États-Unis par Carol J.
Adams, considérée comme l’une des principales théoriciennes du mouvement. Dans son ouvrage « La Politique sexuelle de la viande », publié en 1990, elle développe l’idée que la consommation de viande est historiquement associée au pouvoir, à la virilité et au statut social masculin, tandis que les aliments d’origine végétale ont souvent été dévalorisés ou associés aux femmes et aux catégories sociales les plus modestes. À l’instar de l’écoféminisme, théorisé par Françoise d’Eaubonne, Carol J. Adams considère que la domination des hommes sur les femmes, l’exploitation des animaux et la destruction de la nature procèdent d’un même système patriarcal. Carol J. Adams écrit notamment que « la viande, c’est la virilité » et défend l’idée que les animaux ne devraient pas être considérés comme de simples ressources alimentaires. Elle encourage ainsi une alimentation davantage fondée sur les produits végétaux afin de favoriser des relations sociales plus respectueuses du vivant. Les adeptes du féminisme végétarien estiment également que leur mode de vie s’accorde avec une démarche de spiritualité et de méditation. Certaines résument leur pensée par une formule devenue célèbre : « Les animaux sont abattus, les femmes sont battues. » Carol J.
Adams développera par la suite cette réflexion dans « La Femme n’est ni homme ni bête », dont un chapitre, intitulé « Viol des animaux, boucherie des femmes », illustre cette thèse. De son côté, l’écoféminisme, porté par Françoise d’Eaubonne, met en parallèle l’oppression des femmes et la dégradation de l’environnement. « C’est du genre féminin que l’on perçoit la nature, et pas seulement en grammaire. Ne dit-on pas “Dame Nature” ? », écrivait-elle. Dans « Le Féminisme ou la Mort », publié en 1974, elle défend l’idée que le patriarcat est responsable de la surpopulation et de la surexploitation des ressources naturelles, et que la libération des femmes doit aller de pair avec la préservation de la planète. En Afrique, cette pensée a trouvé un écho avec l’action de la Kényane Wangari Maathai.
Lauréate du prix Nobel de la paix en 2004 et fondatrice du Mouvement de la Ceinture verte, elle a encouragé des milliers de femmes rurales à planter des millions d’arbres. Son engagement a permis de lutter simultanément contre la déforestation, l’érosion des sols, la pauvreté et la marginalisation politique des femmes, incarnant ainsi une forme d’écoféminisme de terrain. Cette lecture ne fait pas, pour autant, l’unanimité. Plusieurs mouvements féministes ont critiqué le rapprochement direct entre les violences faites aux femmes et l’abattage des animaux. Une telle comparaison risque d’atténuer la spécificité des violences sexistes et des féminicides, qui relèvent d’une réalité sociale, historique et politique propre aux rapports de domination entre les sexes. matel.bocoum@lesoleil.sn


