Le pouvoir est une étrange promesse. Il attire les meilleurs, révèle parfois les pires, puis finit souvent par emprisonner ceux qu’il avait fait rêver. Ahmadou Kourouma l’avait compris avant beaucoup d’autres.
Il n’a pas seulement écrit contre les dictateurs africains. Il a disséqué cette maladie universelle qui transforme le serviteur d’un peuple en propriétaire d’une nation. On présente volontiers Kourouma comme le romancier des indépendances trahies. Il est davantage que cela. Il est le chirurgien du pouvoir. Il en ausculte les battements, les fièvres, les illusions. Il montre comment une ambition légitime se mue peu à peu en obsession. Comment un fauteuil finit par dévorer celui qui s’y assied. Une phrase résume cette tragédie avec une simplicité désarmante : « Le pouvoir est une femme qui ne se partage pas. » Tout est là. Celui qui croit le posséder découvre bientôt que c’est lui qui en devient la possession. Alors commence une lente métamorphose. Le chef cesse de gouverner pour son peuple. Il gouverne pour conserver son siège. Chaque compagnon devient un rival potentiel.
« Kourouma est le chirurgien du pouvoir : il en ausculte les battements, les fièvres et les illusions. »
Chaque conseiller un suspect. Chaque silence une conspiration. À mesure que son autorité grandit, son horizon rétrécit. Il voit des ennemis partout parce qu’il ne rencontre plus personne qui ose lui parler librement. Quelle ironie ! Le peuple pense vivre sous la dictature d’un homme. L’homme, lui, vit sous la dictature de son propre pouvoir. Kourouma refuse pourtant les explications faciles. Il n’a jamais cru que tous les malheurs de l’Afrique étaient nés avec la colonisation. Les blessures de l’histoire sont réelles. Elles sont profondes. Mais elles n’exonèrent personne. Les indépendances ont changé les drapeaux sans toujours changer les réflexes.
Le gouverneur est parti. La tentation de régner sans partage, elle, est parfois restée. Cette lucidité dérange encore. Elle rappelle que les tyrans ne fabriquent pas seuls leur légende. Les peuples aussi peuvent devenir les artisans involontaires de leur propre servitude lorsqu’ils élèvent un dirigeant au rang de sauveur providentiel. Une statue ne se dresse jamais toute seule. Elle a toujours besoin de mains pour bâtir son piédestal. Chez Kourouma, le pouvoir ne règne pas seulement avec des armées. Il gouverne aussi avec les croyances. Les généraux côtoient les marabouts. Les discours officiels s’entourent de fétiches.
La politique emprunte les habits du sacré. Le chef devient un être que l’on dit protégé par des forces invisibles. Dès lors, il ne gouverne plus seulement les corps. Il occupe les imaginaires. C’est précisément là que l’écrivain intervient. Il n’a ni chars ni palais. Il possède mieux. Il possède les mots. Là où le dictateur fabrique des mythes, Kourouma installe le rire. Il caricature les puissants, grossit leurs ridicules, démonte les ressorts de leur théâtre. Car un tyran supporte plus facilement la haine que le ridicule. La peur nourrit son autorité. Le rire la fissure. Ses romans nous rappellent une vérité qui déborde largement les frontières africaines. Le pouvoir n’a ni couleur, ni continent, ni époque. Il change de costume mais conserve la même tentation. Celle de croire qu’un homme peut incarner à lui seul une nation.
Les palais changent d’architecture. Les passions demeurent. À la fin, Kourouma laisse une leçon qui vaut pour tous les régimes : le pouvoir n’est jamais une propriété. Il est un dépôt confié par un peuple et destiné à lui être rendu. Celui qui oublie cette évidence finit toujours par confondre son destin personnel avec celui de son pays. C’est à cet instant précis que commence le déclin. Et Kourouma, avec son ironie tranquille, glisse une dernière vérité qui sonne comme un sourire adressé à tous les apprentis monarques de la République : « C’est celui qui ne l’a jamais exercé qui trouve que le pouvoir n’est pas plaisant. » Il ne fait pas l’éloge de l’autorité.
Il en dévoile le charme dangereux. Cette ivresse qui pousse tant de dirigeants à vouloir prolonger le temps, repousser les échéances et s’accrocher au fauteuil comme si l’Histoire leur appartenait. Les écrivains ne renversent pas les régimes. Ils accomplissent parfois un geste plus durable. Ils ôtent au pouvoir son masque d’éternité. Ahmadou Kourouma nous rappelle qu’aucun homme ne devient plus grand parce qu’il s’élève au-dessus des autres. Il grandit seulement lorsqu’il sait redescendre. Et cette sagesse, plus que tous les palais du monde, demeure la plus haute des conquêtes.
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