D’où les influenceurs tirent-ils leur autorité ? Pourquoi les journalistes n’ont-ils plus la main, au sens de la portée éditoriale de leurs productions ? Dans un essai percutant « Cyberpunk : Le nouveau système totalitaire », paru en septembre 2025 aux éditions du « Seuil », Asma Mhalla pose un diagnostic clinique sur notre époque : le futur dystopique n’est plus une perspective lointaine, il est « déjà là ». L’auteure, politologue et essayiste franco-tunisienne, experte en politique publique technologique, soutient que nous assistons à une mutation génétique de nos démocraties vers un nouveau régime qu’elle nomme la « fluxcratie », une démocratie du flux où la légitimité ne se mesure plus par les institutions, mais par l’attention générée. Beaucoup, avant elle, avaient souligné la prégnance de l’économie de l’attention. La nouveauté est qu’elle plonge dans les effets de cet abrutissement généralisé, nouvel indice de la dégénérescence de la parole publique. Elle s’est fait connaître il y a quelques années avec un retentissant essai théorisant la « technopolitique », l’influence des géants des technologies numériques dans la vie politique. Pour Mhalla, le totalitarisme du XXIe siècle ne s’exprime plus par la terreur physique, mais par un « logiciel totalitaire » qui circule dans les réseaux synthétiques. Ce système est porté par le « Diléviathan », un Léviathan à deux têtes fusionnant la puissance des États (BigState) et des géants technologiques (Big Tech). Ce pouvoir hybride n’interdit pas de penser, il « occupe » les cerveaux par un scroll infini et une dopamine sous contrôle jusqu’à ce que l’individu ne sache plus comment exercer sa raison. Selon l’essayiste, nous sommes à l’ère de la post-vérité et du « gaslighting » politique. Encore un nouveau concept ! L’auteure explique qu’il s’agit d’une technique de manipulation visant à faire douter une population de sa propre perception du réel en saturant l’espace informationnel de contradictions. L’information n’est plus un outil de connaissance, mais devient une arme de guerre cognitive utilisée pour polariser et diviser. L’ouvrage détaille comment l’hégémonie des réseaux sociaux a instauré une « post-truth politics » (politique de la post-vérité). Dans ce cadre, les faits ne comptent plus ; ils sont remplacés par des récits émotionnels et des « faits alternatifs ». Le Sénégal n’échappe pas à cette « fluxcratie » décrite par l’auteure. L’hégémonie de plateformes comme Facebook, WhatsApp et TikTok y a radicalement altéré le débat public. On y retrouve les briques du dispositif identifiées par l’autrice : La polarisation algorithmique : Comme le souligne Mhalla pour l’Occident, la conflictualité s’est « algorithmisée ». Au Sénégal, les tensions sont exacerbées par des « clics-colère » et une mobilisation virtuelle émotionnelle qui transforme les réseaux en « nouvelles rues ». La post-vérité et les « cheapfakes » : L’usage massif de la désinformation pour discréditer l’adversaire, que l’essayiste illustre par le cas de l’Argentine ou des États-Unis, trouve un écho direct au Sénégal où les rumeurs numériques dictent souvent l’agenda politique. Quelle est la part des réseaux sociaux dans la perception des actions des acteurs dans l’actuelle crise universitaire ? Elle touche du doigt un nouveau casting en décrivant des « activistes sans visage » qui trouvent dans le « pseudonymat » une manière de participer à quelque chose de plus grand qu’eux, au prix d’une négation de leur propre humanité. Ce phénomène est particulièrement visible dans les joutes numériques sénégalaises, où des armées d’activistes virtuels saturent l’espace au détriment de l’information factuelle.
Contrairement aux systèmes totalitaires classiques qui censurent par l’interdiction, le système actuel pratique la censure par saturation. En inondant l’espace informationnel de bruits, de contradictions et de « vérités alternatives », le nouveau « système » rend la vérité factuelle — socle du travail de la presse — invisible ou inaudible. L’ultime menace décrite par Mhalla est celle du « totalitarisme cognitif ». Par le biais des « mass technologies », le système ne cherche plus seulement à surveiller, mais à programmer les désirs et les perceptions. L’information devient alors une « laisse » ergonomique. Face à ce constat, l’autrice appelle à une résistance par la « liberté cognitive », c’est-à-dire le droit de préserver l’intégrité de son esprit. L’ouvrage d’Asma Mhalla est un avertissement nécessaire. Que ce soit aux États-Unis ou dans des démocraties connectées comme le Sénégal, l’hégémonie des réseaux sociaux risque de transformer les citoyens en simples « paramètres » d’un système qui les dépasse. La solution, selon l’autrice, réside dans la réappropriation du réel, de la discussion physique et d’une « hygiène cognitive » rigoureuse pour ne pas laisser le simulacre l’emporter sur la vérité.
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