En ce moment de pénitence et de jeûne, les playlists font leur mue. Avec la certitude triviale que « mizik dafa harâm », beaucoup d’auditeurs adoptent l’innocente niaiserie de reléguer certains genres au registre de Sheytaan. Ils privilégient d’autres styles, pourvu que cela chante en arabe ou que la musique soit, à tout le moins, dépouillée de rythmes endiablés. « Ya Tabtab » de Nancy Ajram, qui vaut bien « Amadou » de Coumba Gawlo, a ainsi connu son succès ici.
D’aucuns optent plus simplement pour des animations fondées sur les khassaïdes signés Serigne Touba, Mame Maodo et d’autres érudits, sans toujours admettre l’épithète musicale.Le ramadan, chez les mourides, est rythmé par la vivification du mois béni. Ce programme, qui débute après 17 heures, est écouté ou suivi en direct par les disciples dans les voitures, les commerces, les maisons ou pendant leurs courses. Sous l’égide du khalife Serigne Mountakha Mbacké, l’initiative constitue un programme culturel fidèle aux fondements du mouridisme. Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké affirmait que ses khassaïdes étaient son véritable miracle et en recommandait le meilleur usage. Il avait lui-même institué le kurèel, ensemble lyrique destiné à déclamer ses panégyriques.
Le Cheikh déclamait lui-même ses poèmes en hommage au Prophète Muhammad (Psl), notamment lorsqu’il se trouvait au Djolof. Plus tard, accaparé par ses dévotions et par les persécutions du colon qui lui laissaient peu de répit, il chargea son frère Serigne Massamba Mbacké de sillonner le pays afin de constituer une équipe de onze personnes. Les critères étaient clairs. Les membres devaient être d’une moralité irréprochable, pieux et accomplis, dotés d’une belle voix et d’une parfaite élocution. C’est ainsi que le tout premier kurèel fut nommé « Kurèelu Serigne Massamba ». Avec Ibra Fall Bouba comme maître de choeur, l’exercice fut inventé et supervisé par Serigne Touba lui-même.
Il y a quelques années, Ablaye Mboup, alors membre du Conservatoire de Hizbut-Tarqiyyah à Darou Khoudoss, expliquait que le maître de choeur était choisi en fonction de l’équilibre de sa voix par rapport au groupe. Il rassemble et régule les voix graves et aiguës à la mesure de la sienne afin d’éviter les écarts. Si la symphonie n’est pas encadrée, les fausses notes fusent, le rythme se délite et la fatigue s’invite très vite. Serigne Touba utilisait une prosodie adaptée à chaque khassida, qu’il faut identifier pour en respecter la mesure. Le Cheikh a d’ailleurs créé les mélodies des premiers khassaïdes chantés par le Kurèelu Serigne Massamba, notamment Jazbu, Mawahibu et Muqqadimât. Il s’agissait d’une véritable mise en musique.
Parmi ceux qui ont le mieux vulgarisé les écrits et les enseignements de Seydi El Hadj Malick Sy, les griots occupent une place de choix. Tivaouane, ancien bastion ceddo du Kayoor, était un terreau de folklore lorsque l’érudit tijaan s’y installa. Avec une remarquable intelligence sociale, il accueillit les foyers griots qui, pour certains, avaient pourtant tenté de le décourager. Par la patience et la pédagogie, il les intégra à son école, en fit des érudits et des muqqadams rompus aux sciences religieuses. Ils se distinguèrent dans la tarbiya, le cheminement et l’éducation spirituelle, avant d’apporter en retour leur identité culturelle et mémorielle.
Privés de leur ndëndd et de leurs sabar, les griots mirent en avant leurs voix pour animer les veillées et les rendez-vous religieux de Mame Maodo puis de ses héritiers, tout en devenant leur relais sonores. Tandis que Gorgui Ngouda Mboup fut le muezzin attitré du saint homme, Mame Moussé Alé Mbaye et Daou Gor Mbaye mirent en chanson les écrits de Mame Maodo. Mbaye Dondé Mbaye et son fils Doudou Kendé Mbaye restent encore associés aux noms de Serigne Babacar Sy et de sa famille. Ces griots, jadis animateurs des cours royales, n’ont pas seulement contribué à populariser l’esprit tijaan de Mame Maodo. Ils ont aussi façonné pour le guide une posture seigneuriale dans une société attachée aux marques de déférence. Leurs compositions suivent le principe du triptyque mbàar mbëpp mbëfër, base de la rythmique et de l’école de la chanson wolof. C’est peut-être ce qui explique que les envolées d’Abdou Aziz Mbaay et de sa famille, où l’on trouve feue Dial Mbaay, émeuvent si aisément le grand public.
Les guides religieux et pères fondateurs n’étaient donc pas des béotiens. Leur recours à ces logiques créatives et à l’expression artistique constituait un moyen de diffuser une conviction et un savoir, une spiritualité et des préceptes fondateurs de leur ordre. À l’instar de certains orchestres qui ont servi à magnifier des révolutions et à en favoriser l’appropriation populaire, la démarche est similaire. Il s’agit, par les arts et par la musique, d’adoucir les moeurs des fidèles.
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