Mercredi 24 décembre. Journal de midi d’une radio locale. Dans l’élément, un correspondant de la chaîne donne la parole à des habitants qui se disent spoliés de leurs terres : 2000 hectares. Ils accusent nommément le maire de la localité de vouloir mettre la main sur des champs hérités de leurs ancêtres. L’un d’eux lance sans détour : « J’interpelle directement le président de la République et son Premier ministre et j’alerte. Si je trouve quelqu’un sur place, je le tue sans hésiter ». Violent. Brut. Sans filtre. Et pourtant, tout se passe comme si de rien n’était.
Le reportage se poursuit tranquillement. Le ton, les mots, les menaces ne semblent déranger personne. Même le présentateur en studio n’y trouve rien à redire. Un cas isolé ? Pas vraiment. Il devient difficile d’écouter les informations pendant 30 minutes sans entendre un mot déplacé, un propos discourtois ou une menace. Journaux, radios, télévisions, sites d’info : tous contribuent à la banalisation de cette violence verbale, à sa normalisation, rivalisant parfois de propos outranciers. Plus grave encore, lorsqu’on a interpellé un confrère d’une radio locale pour lui faire part de notre inquiétude, sa réaction a sidéré : « Doit-on incriminer le journaliste ? Je ne le crois pas. Il n’a fait que tendre le micro. Ce n’est pas lui le responsable. Celui qui parle doit assumer ses propos. C’est tout ».
Posture révélatrice, mais dangereusement réductrice du rôle des médias dans notre société. Et l’on comprend mieux comment on en est arrivé à la situation actuelle. Partout, les attaques verbales deviennent régulières, systématiques, exacerbées, bien évidemment, par les médias et les réseaux sociaux qui diffusent un discours de haine multiforme —dénigrement, stigmatisation, calomnie, injure, menace— et dont la finalité est destructrice, voire mortelle.
Comme on l’a récemment vu avec l’altercation qui a conduit au meurtre, en France, de Baba Abdoulaye Diop, présenté comme un militant de Pastef. Alors, peut-on établir un lien entre cette banalisation de la violence verbale et les agressions physiques enregistrées presque quotidiennement au Sénégal ? En termes clairs, la surexposition à la violence dans les médias ancre-t-elle cette violence dans les mœurs de notre société ? La réponse reste complexe.
Mais, un fait demeure : de nombreux chercheurs s’accordent à dire que l’exposition répétée à la violence médiatique renforce les comportements agressifs et favorise l’acceptabilité sociale de l’agression. Autrement dit, la violence, la stigmatisation et le rejet de l’autre diminuent quand les médias en parlent moins. Il y a donc lieu d’agir. Et les premiers interpellés sont les journalistes et les patrons de presse, qui doivent se mobiliser pour bannir les discours discriminatoires et violents sur les plateaux.
En effet, il est clairement établi qu’il existe une interaction entre les contenus médiatiques violents et la vie réelle. Défi immense dans ce Sénégal où, désormais, ce sont des personnes investies de pouvoir législatif qui encouragent le dénigrement, les stéréotypes négatifs et la stigmatisation envers d’autres compatriotes, voire des étrangers. Et pourtant, comme l’a dit un expert, on ne peut mettre sur la sellette les médias, en faire des boucs émissaires ; ce serait absurde.
Dans tous les pays où des révisionnistes ont essayé d’imposer ce genre de discours, c’est l’État qui s’est levé avec fermeté pour anéantir leur entreprise déstabilisatrice. Autant dire que le gouvernement ne peut pas ne pas agir. Il doit siffler la fin de la récréation en rappelant à tous ces porteurs de discours de haine et de rejet de l’autre que le Sénégal, connu pour sa légendaire hospitalité, demeure ce pays ouvert, accueillant et inspirant. Fierté de tout un continent.
abdoulaye.diallo@lesoleil.sn

