Les siècles changent, les techniques se perfectionnent, les écrans remplacent les tribunes, mais une vieille tentation traverse les âges sans prendre une ride. Celle qui consiste à ne plus convaincre, mais à intimider.
À ne plus discuter, mais à distribuer les brevets de vertu. Raymond Ruyer, dans « Le sceptique résolu »*, publié en 1979, avait donné un nom à ce phénomène. Il parlait de « discours intimidants ». Presque un demi-siècle plus tard, cette formule semble avoir été écrite pour notre époque.Autrefois, les censeurs portaient une robe ou un uniforme. Aujourd’hui, ils se promènent dans les studios de télévision, les fils de discussion, les réseaux sociaux et parfois jusque dans les amphithéâtres. Ils ne condamnent plus au bûcher.
Ils assignent à résidence numérique. Ils n’allument pas les flammes. Ils déclenchent des tempêtes. La place publique est devenue une gigantesque salle d’audience où chacun peut être convoqué sans préavis. Le plus étrange est que cette police des consciences se présente toujours sous les habits de la liberté. On prétend libérer les esprits en leur indiquant ce qu’ils doivent penser. On célèbre la diversité à condition qu’elle ne concerne jamais les idées. On exalte le débat, mais seulement lorsque son issue est connue d’avance.
Ruyer avait observé que les véritables rapports de force ne résident pas toujours dans les institutions officielles. Ils se nichent aussi dans les cénacles culturels, les lieux où se fabrique le prestige intellectuel, où l’on décide quelles paroles méritent d’être applaudies et lesquelles doivent être disqualifiées. Son intuition paraît aujourd’hui d’une troublante actualité. La puissance ne se mesure plus seulement au nombre de soldats ou de policiers. Elle se mesure aussi au pouvoir de distribuer les étiquettes. Réactionnaire. Progressiste. Complotiste. Éveillé. Populiste. Fasciste. Les mots deviennent des tampons administratifs collés sur les fronts. Une fois l’étiquette posée, la pensée cesse d’être examinée.
Étrange paradoxe ! Nous vivons dans la civilisation de l’information, mais rarement le vacarme n’a autant menacé la réflexion. Les opinions circulent à la vitesse de la lumière, tandis que les nuances avancent à pied. Les algorithmes récompensent les certitudes tonitruantes et pénalisent les hésitations. Or le doute est précisément le premier devoir de l’intelligence.
Le scepticisme que défend Ruyer n’a rien du cynisme. Il ne consiste pas à nier toute vérité. Il invite simplement à se méfier des vérités qui arrivent escortées d’injures, de menaces ou de certificats de moralité. Une idée qui exige le silence de ses contradicteurs révèle souvent sa propre fragilité.
Le journalisme lui-même n’échappe pas à cette épreuve. La pression ne vient plus uniquement des pouvoirs politiques ou économiques.
Elle émane aussi des foules connectées, capables de transformer en quelques heures une erreur, une maladresse ou une opinion minoritaire en procès public. La peur de déplaire devient parfois plus forte que le désir d’informer. Alors naît l’autocensure, cette prison dont les barreaux sont invisibles. Le plus grand danger n’est pourtant pas la colère des uns ou des autres. Il est dans notre consentement. Lorsqu’une société préfère l’appartenance au questionnement, le slogan à l’argument, la réputation à la vérité, elle renonce doucement à l’exercice le plus précieux de la démocratie, celui qui consiste à penser contre soi-même avant de penser contre les autres.
Les civilisations ne meurent pas seulement sous les coups des tyrans. Elles s’épuisent aussi lorsque les citoyens abandonnent le goût du doute. Raymond Ruyer nous rappelait qu’il fallait rester « résolu dans le scepticisme ». Ce n’est pas une invitation à tout contester. C’est une discipline de l’esprit. La plus exigeante peut-être. Celle qui refuse les génuflexions devant les idoles du moment, quelles qu’elles soient. Parce que la liberté commence souvent par un mot devenu presque subversif, pourquoi ?
* Raymond Ruyer, « Le-sceptique-résolu »,
Robert-Laffont. 1979.
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