Il y a des sujets qui reviennent au Sénégal avec une régularité déconcertante. Chaque année, aux mêmes périodes, ils ressurgissent comme si rien n’avait changé. Les inondations à l’arrivée de l’hivernage. La commercialisation de l’arachide à l’approche de la campagne. Et, désormais, les difficultés d’écoulement du riz local. Comme l’année dernière… Le scénario est toujours le même.
Réunions de crise, concertations, conseils interministériels, communiqués rassurants, séries de recommandations…Puis le silence. Jusqu’à la prochaine saison, où les mêmes problèmes reviennent, presque à l’identique. Cette impression de recommencement permanent interroge. Donne-t-on réellement des solutions aux problèmes ou se contente-t-on de les gérer au fil des urgences ? La crise actuelle autour du riz local en est une parfaite illustration. Contrairement à l’arachide, dont les difficultés relèvent de choix économiques anciens, le riz pose un problème autrement plus paradoxal. Dans ce domaine, le Sénégal a réussi ce qui était le plus difficile : produire. Mais il peine encore à accomplir ce qui devrait être le plus simple : vendre sa propre production. Voilà tout le paradoxe. En effet, depuis le lancement du Programme national d’autosuffisance en riz (Pnar), en 2015, la filière a profondément changé.
Le Sénégal produit davantage. Les rendements ont progressé. La mécanisation s’est développée. Les semences sont désormais produites localement. Les rizeries se sont modernisées. Et, contrairement aux idées reçues, la qualité du riz sénégalais n’a plus grand-chose à envier aux produits importés. Le problème n’est donc plus la production. Le problème, c’est le marché. Après la pandémie de Covid-19, le discours sur la souveraineté alimentaire est devenu incontournable. Le concept de sécurité alimentaire, qui consistait essentiellement à garantir l’accès à la nourriture, a progressivement laissé place à une ambition plus forte : produire ce que nous consommons. Cette orientation s’est même traduite dans l’organisation de l’État avec la création d’un ministère chargé de la Souveraineté alimentaire. L’idée est juste. Les progrès sont réels. Comment expliquer que des milliers de tonnes de riz restent stockées dans les magasins alors que le pays continue d’importer massivement du riz étranger ? Cette contradiction vide de son sens le discours sur la souveraineté alimentaire.
Car la souveraineté ne se décrète pas. Elle s’organise. Suspendre, pendant un mois, la délivrance des Déclarations d’importation de produits alimentaires (Dipa) est une décision qui va dans le bon sens. En conditionnant également les futures autorisations d’importation à l’achat préalable de riz local, l’État envoie un signal fort aux opérateurs. Mais ces mesures ne doivent pas être une réponse ponctuelle à une crise conjoncturelle. Elles doivent devenir une véritable politique publique. L’État l’a déjà démontré avec l’oignon et la pomme de terre. Grâce à une régulation des importations adaptée au calendrier de production, ces filières ont gagné en stabilité et en compétitivité. Pourquoi ce qui fonctionne pour ces cultures ne fonctionnerait-il pas pour le riz ? Les producteurs ne demandent pas que l’on ferme définitivement les frontières. Ils réclament simplement que la production nationale soit prioritaire lorsqu’elle est disponible. C’est d’ailleurs le fonctionnement normal de la plupart des grands pays producteurs de riz. Le marché international n’absorbe que les excédents.
Chaque pays nourrit d’abord sa population avec sa propre production avant de se tourner vers l’extérieur. Le Sénégal devrait s’inspirer de cette logique. Les propositions des producteurs méritent également d’être entendues. Utiliser le riz local dans les cantines scolaires, les hôpitaux, les universités, les casernes ou les établissements pénitentiaires permettrait de créer un débouché régulier tout en soutenant les producteurs. Le plus inquiétant serait que le stock actuel décourage ceux qui ont fait le pari de produire. Car si les producteurs ne parviennent plus à vendre leurs récoltes, ils produiront moins demain. Et c’est toute la stratégie de souveraineté alimentaire qui s’en trouvera fragilisée. Le véritable ver n’est donc pas dans le riz. Il est dans la manière d’organiser son marché. Et tant que les autorités continueront à vouloir promouvoir la production locale tout en laissant les importations occuper l’essentiel des étals, le même débat reviendra, saison après saison. Comme les pluies. Et comme les inondations.
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