En nous intéressant dernièrement à la renversante figure socio-artistique qu’est Joe Ouakam, des voies nous menaient souvent à une autre icône historique, « ce lait qui s’était caillé très tôt », Omar Blondin Diop. Omar fréquente Joe au début des années 1970. C’est au lendemain de Mai 68, dont le premier a été un personnage de premier plan en France, d’où crépitent les premiers feux d’émeute, et le second une masse discrète dans le fracas à Dakar, dont la contribution se sent encore en 2026 dans les expressions d’art contemporain.Si Omar Blondin se sentait si bien dans la compagnie de Joe, son aîné d’un an, c’est que ce dernier incarnait son idéal d’artiste. Il était son idéal d’art vivant, d’humain, de liberté.
En creusant ce lien, au-delà des récits recueillis çà et là, nous avons relu le magnifique livre, à avoir absolument dans sa bibliothèque, « Cette si longue quête : Vie et mort d’Omar Blondin » (2024, Ed. Jimsaan). Cette oeuvre mémorielle d’une belle intensité, signée par l’historien Florian Bobin, rend justice à l’homme Omar Blondin Diop, face au mythe Blondin maladroitement déifié. Comme l’avait fait auparavant le réalisateur Djeydi Djigo, en 2021, avec son documentaire « Omar Blondin Diop : Un révolté », qui contient par ailleurs la réaction exclusive du juge Moustapha Touré. Ce dernier, dessaisi de l’affaire pour n’avoir pas suivi les directives du régime de Senghor, est décédé avant la sortie du film. Ah Senghor, ce beau paradoxe. Dans le livre de Bobin, on lit que le président-poète, chassant une larme de son visage tourné vers la fenêtre ouverte de son bureau, dit « Santu ma leen lii (Ce n’est pas ce que je vous ai demandé de faire) » au ministre de l’Intérieur Jean Collin, qui lui rendait compte au matin du 11 mai 1973.
Florian Bobin, par son livre, installe un fait dont la vue ne devrait jamais se perdre pour connaître le sujet : Omar Blondin Diop est un intellectuel d’un superbe aloi, nourri aux arts. Omar Blondin, pour qui l’art est le moteur du souffle de vie, considère l’École de Dakar comme une complaisance. Une école de la négritude d’État du « président antipoète ». Avec Joe Ouakam encore, les bases de ce que sera Agit’art et de l’alternative anticonformiste se posent. « Subversion, décomposition, métempsychose».
Sa part active et sa contestation remarquée durant ses années révolutionnaires sont soutenues par ses humanités consistantes. Omar lit beaucoup, tout, et tout le temps. Non parce que c’était une tradition presque imposée par son père Ibrahima, mais parce que c’était une profonde passion. Philosophe pointilleux et curieux, il défend devant Sartre l’abolition du mandarinat, dénonce les institutions vermoulues et réfléchit aux phénomènes sous-jacents de Mai 68. Un convaincu lucide.
Omar consommait la musique dans les couloirs de ses notes et en adoucissait ses moeurs sautillantes. De cet art, il disait ce que disait Artaud de la drogue, « certains s’en servent pour guérir, d’autres pour jouir ». Au théâtre, il a prêté ses élans révolutionnaires. En explorant les notes personnelles d’Omar Blondin, l’auteur Florian Bobin partage le projet de ce que sera le « Plenakhov » de Joe Ouakam et le Laboratoire Agit’art. Dans les feuilles d’Omar, son « projet de théâtre urbain » avait pour principe de rétablir le contact avec le peuple à partir de son expérience quotidienne, de son histoire et de son langage. Il fallait donner la parole à la masse, qui a quelque chose à dire, contre ceux qui vivent dans l’orbite de la culture occidentale. Ce théâtre, itinérant et instantané dans la distribution, devait avoir pour scènes les lieux de rassemblement comme les marchés, les cinémas et les stades.
La méthode consistait à approcher des types généraux dans la population et à en faire apparaître la signification politique. Ce théâtre ne devait pas seulement être une critique ou une satire de la vie quotidienne, mais aussi un lieu ouvrant au peuple les perspectives du monde et lui montrant que sa situation n’est une fatalité que s’il le veut. Il fallait donner, évidemment, à chaque thème et à chaque personnage une dimension africaine. Pour l’aspect technique, tout le matériel de scène et la décoration devaient être l’oeuvre de la menuiserie et de l’artisanat locaux. Les journalistes avaient leur part dans la critique. « La plupart des journalistes ne pratiquent ni le commentaire ni l’interprétation. Ils ne font que la falsification des faits, volontairement ou non, même quand ils croient rapporter les événements objectivement », disait Blondin. Il avait en outre un projet d’hebdomadaire, avec une ligne éditoriale de rupture.
Le style de « Cette si longue quête… » de Florian Bobin est quasi romanesque, sans pour autant romantiser ou fictionner l’histoire. La chronologie linéaire, loin d’être simplette, les dialogues impromptus plongent le lecteur. Les archives épistolaires et les notes personnelles de Blondin sensibilisent, tandis que la véracité et l’honnêteté de la description humanisent l’icône. Ce livre, comme son sujet, est un bel héritage.
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