Dans une récente contribution intitulée « Produire coûte parfois plus cher. Renoncer à produire coûte souvent davantage », l’économiste Chérif Salif Sy aborde un thème qui constitue un dilemme crucial pour la souveraineté économique.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cette question est posée dans la réflexion économique. Comme il le rappelle, l’économiste britannique Adam Smith l’avait évoquée en ces termes : « Il est inutile de produire à l’intérieur ce qui coûte moins cher à l’extérieur ». Vue sous cet angle, l’équation paraît des plus simples : se fonder sur la facture pour décider de fabriquer soi-même ou d’importer. Revisitant l’histoire, Chérif Salif Sy rappelle que cette équation ne doit pas toujours être abordée sous le seul angle de la comparaison des coûts. Produire, poursuit-il, c’est, avant d’être une affaire de coût, acquérir des qualifications, maîtriser des techniques ou des technologies.
La théorie de Kenneth Arrow soutient ainsi que l’apprentissage par la production favorise davantage l’innovation et renforce la compétitivité. L’économiste cite l’exemple de la Corée du Sud, pays dépourvu de minerai, qui avait lancé, en 1968, un projet d’aciérie intégrée, passant outre l’avis contraire de la Banque mondiale. Il a suffi de quelques décennies pour que l’entreprise devienne un mastodonte du secteur. Pour être compétitif, il faut d’abord maîtriser son domaine grâce à l’apprentissage. « Quand une entreprise ferme parce qu’importer revient moins cher, l’économie réalisée s’affiche aussitôt. Les compétences qui ne se transmettront plus et les filières qui ne naîtront jamais n’apparaissent dans aucun calcul de rentabilité. Le renoncement a un coût. Il est invisible, ce qui ne veut pas dire qu’il est nul », ajoute l’économiste sénégalais. Si importer peut coûter moins cher, produire localement, crée des emplois et façonne les ressources humaines.
Mais en Afrique, la performance économique semble avoir toujours le dernier mot. C’est ainsi que les programmes d’ajustement structurel imposés par les institutions de Bretton Woods durant les décennies 1980 et 1990 ont complètement démantelé des pans entiers de l’industrie naissante dans la plupart des pays africains. À titre d’exemple, l’industrie textile, qui était l’un des fleurons de l’économie sénégalaise, n’a pas survécu aux politiques de libéralisation, dans un contexte marqué par le désinvestissement et la concurrence des produits asiatiques, plus compétitifs. Les importations massives africaines de produits alimentaires de base et de produits manufacturés constituent, en principe, une manière de pallier les déficits du moment et la faiblesse des infrastructures. Elles assurent la disponibilité immédiate des produits pour répondre à une demande dopée par une croissance démographique galopante. Mais elles créent une économie de rente qui « concentre les ressources et les centres de décision entre quelques mains, et rétrécit les espaces où s’acquièrent les compétences collectives ».
« La tyrannie des importations a entraîné une baisse des investissements dans certains secteurs, exposant le continent à une vulnérabilité accrue face aux crises géopolitiques mondiales. »
La tyrannie des importations a entraîné une baisse des investissements dans certains secteurs, exposant le continent à des coûts élevés non maîtrisés, à une fuite massive de devises, mais aussi à une vulnérabilité accrue face aux crises géopolitiques mondiales. À titre d’exemple, le récent blocage du détroit d’Ormuz, durant la crise opposant la coalition américano-israélienne à l’Iran, a fortement été ressenti dans les pays du Sud (pénurie d’engrais menaçant la sécurité alimentaire, hausse du fret maritime, inflation, etc.). Le paradoxe est que le continent importe des produits finis issus de la transformation industrielle de ses propres matières premières exportées à l’état brut. Les dirigeants africains sont conscients de ces vulnérabilités et jugent nécessaire de répondre aux besoins de leurs populations par une production locale. C’est une question de souveraineté. Mais encore faudrait-il qu’ils créent un écosystème favorable et maîtrisé (infrastructures adéquates, coût de l’énergie, etc.) afin de rester compétitifs. Sans quoi, les produits importés demeureront plus compétitifs sur leurs propres marchés.
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