L’Iran, ce pays millénaire que l’histoire appelait jadis la Perse, n’est pas une simple entité géopolitique surgie au gré des découpages contemporains. C’est une civilisation, une mémoire, une continuité. Depuis la révolution islamique de 1979 qui a renversé le Shah soutenu par Jimmy Carter, l’Iran vit sous le régime presque permanent des sanctions occidentales, principalement américaines.
Ces sanctions ont commencé dès novembre 1979, après la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran : gel de milliards de dollars d’avoirs iraniens aux États-Unis, embargo commercial, rupture diplomatique sous Ronald Reagan. En 1995, sous Bill Clinton, embargo total sur le commerce et l’investissement américain en Iran. En 2006, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte plusieurs résolutions imposant des restrictions liées au programme nucléaire iranien : interdictions d’exportations sensibles, gels d’avoirs, limitations bancaires.
À partir de 2010, les sanctions deviennent massives et extraterritoriales : exclusion du système financier international, restrictions sur la Banque centrale, embargo européen sur le pétrole iranien en 2012. L’accord sur le nucléaire de 2015, le Plan d’action global commun (Jcpoa) offrit une brève respiration. Mais en 2018, Donald Trump s’en retire unilatéralement et rétablit des sanctions renforcées dites de « pression maximale » : asphyxie bancaire, sanctions sur le transport maritime, le secteur pétrochimique, les métaux et toute entreprise étrangère commerçant avec Téhéran.
Plus de quarante ans d’étau économique, financier et technologique. Une guerre sans bombes, mais aux effets réels sur la monnaie, l’inflation, l’accès aux médicaments, le quotidien des citoyens. On peut désapprouver un régime, critiquer sa gouvernance, interroger ses choix stratégiques.
Mais l’histoire enseigne une constante : la contrainte prolongée ne brise pas toujours les peuples ; elle peut les endurcir. Les stratèges pensent parfois qu’en frappant au sommet, ils feront plier la base.
En 1945, les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki visaient à accélérer la capitulation du Japon impérial. La démonstration de force était totale.
Mais chaque contexte est singulier : la psychologie d’un peuple, son imaginaire religieux, sa mémoire collective, tout cela façonne la réaction. Il est des nations qui ont inscrit le refus dans leur chair. L’Algérie face à la France coloniale ; le Vietnam face aux États-Unis ; Cuba sous embargo depuis 1962 ; la Russie face à Napoléon Bonaparte en 1812 puis à Adolf Hitler en 1941.
Chaque fois, la certitude d’une victoire rapide s’est heurtée à la profondeur d’une résistance.
Dans la tradition chiite, le martyre de l’imam Hussein à Kerbala n’est pas seulement un événement historique : il est un archétype du refus de l’injustice. Cette mémoire irrigue l’imaginaire iranien. Elle façonne une culture politique où la soumission n’est due qu’à Dieu. Engager une confrontation avec pour objectif déclaré de réduire un pays à néant, l’empêcher de respirer économiquement, l’isoler diplomatiquement, neutraliser toute capacité de défense, relève d’une illusion stratégique. La guerre, qu’elle soit militaire ou économique, réserve toujours des surprises. L’histoire n’est pas linéaire ; elle est faite de retournements.
On peut débattre des responsabilités, des provocations, des calculs des uns et des autres au Moyen-Orient. Mais une vérité demeure : un peuple qui se perçoit acculé développe une énergie que nul tableau comparatif des armements ne mesure.
Il est des peuples qui acceptent de mourir debout plutôt que vivre à genoux. Non par goût du chaos, mais par fidélité à une idée d’eux-mêmes. La suprématie militaire n’est jamais éternelle. Les empires passent. Les civilisations demeurent.
Et l’histoire, implacable, rappelle à chaque puissance sûre d’elle que la volonté humaine est parfois plus redoutable que toutes les armes.


